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interlude

  Samedi matin Grisaille et vent coulis. Un matin de fin d’août où l’on sent que l’automne s’installe sans bruit. Les hirondelles ont disparu. Seuls les corvidés, fidèles guetteurs, dessinent des courbes sombres dans le ciel. Je suis resté longtemps au lit, à écouter sa voix dans ma mémoire. Pas de sexe. À peine un frisson. Juste cette tendresse immense, irréductible, qui me réchauffe de l’intérieur. J’ai tendu la main, machinalement, vers l’autre moitié du lit. Elle n’était pas là, bien sûr. Mais l’idée même qu’elle aurait pu l’être m’a suffi. Je ne dors plus sur le bord, comme un exilé. Même cet espace-là, je me le réapproprie.

le sac

  Dans le sac de Christine Mais que ce monde est curieux. Moi qui m’étais toujours imaginé que le sac des femmes tenait du subtil mélange entre un capharnaüm et le sac à double fond d’un magicien, je découvre un univers bien rangé. Mon petit museau de souris fouine et furète… j’ai les vibrisses en alerte. Il y a des odeurs que je connais, celle du bonbon à la menthe dont elle a oublié le papier dans la pochette avant. Et puis cette autre, son parfum, sans doute. Oui, c’est bien cela : frais, fruité, solaire. C’est elle, et c’est bien elle. Il y a un agenda à l’ancienne, une copie de Filofax, pratique et facilement lisible. Elle écrit au feutre bleu des lettres rondes et larges, avec des points circulaires sur les i. C’est féminin, très féminin. Quel contraste avec mon écriture sèche, oblique, comme des runes ou des traces de foudre. Et elle écrit large. Oui, elle cache ses lunettes au fond du sac dans une pochette en tissu, mais je sais que parfois elle en a besoin, même si e...

et si

Et si ça finissait nous deux ? c'est normal que tu te poses la question. Tu es déjà passée par là et moi aussi d'ailleurs. Si ça finissait, tu n'aurais pas à me le dire. Je le saurais peut-être avant toi. J'aurais remarqué tes lèvres plus froides, les pattes d'oie durcies autour de tes yeux et ta réticence à te lover dans mes bras, le soir venu. Quelque chose aura été brisé. De mon fait ? du tien ? d'un peu de tout ? cela ne m'intéresse pas. Retrouver l'incident originel ne résoudra rien. Nous dirons que c'est le destin, que nous nous sommes dés-aimés. Si, ca finit, n'aie pas peur surtout. Mes mains ne te feront jamais de mal. Peut-être vais je frapper comme un malade un sac de boxe ?Peut-être sortirai-je la nuit pour crier dans le noir. Mais il ne t'arrivera rien, ni à toi , ni à Hugo et Zoé. je nous serai loyal, même si ce nous n'existe plus. Et je t'aiderai, si tu le permets.  Je ne m'opposerai pas à ta décision, parce que c...

les crayons

  Je suis offerte, aveugle et muselée. À quatre pattes, prisonnière d’un bandeau et d’un bâillon, je n’ai plus rien de la femme sûre d’elle que je prétends être dans le monde. Ici, je ne suis qu’attente. Attente de lui. Attente de sa volonté. Quand je sens le premier objet s’introduire en moi, je comprends aussitôt : ce n’est pas un fouet, ni une corde, ni un de ces instruments que je redoute ou espère. C’est pire. C’est autre chose. Un crayon. Un objet dérisoire, presque ridicule… et c’est justement cela qui me terrasse. Il peut tout transformer en instrument, même ce qui appartient au quotidien le plus banal. Même un crayon devient sceptre entre ses mains. Je voudrais rire de moi, de cette position grotesque, mais je ne peux pas. Ce qui monte en moi, ce n’est pas le rire : c’est la honte. Honte de jouir malgré moi, honte de trembler de peur et d’envie à la fois, honte d’être si facile à posséder. Je me sens petite fille prise en faute, punie sans recours, et en même temps femme...

Jalousie work in progress

Aujourd'hui, tu seras punie. Pas pour ce que tu as fait mais pour ce que tu as pensé. Pour l'éclat de rage dans tes yeux quand Vérane est passée avec le plateau de boissons. Pour le regard vers sa poitrine dénudée que tu n'as pas pu t'empêcher de comparer à la tienne. Tu sais, tu as beau savoir qu'elle appartient à la maîtresse du Donjon et que toutes les règles de bienséance m'interdisent de voir en elle plus qu'un objet. Jolie certes, décorative sans doute comme un cheval Tang posé sur la cheminée ou comme une pendule Napoléon IIII bien lourde répondras-tu. Mais elle n'est qu'un objet et elle n'esta pas à moi. Tu le sais, je sais que tu le sais, je sais que tu ne peux pas t'empêcher. IL faut donc que je te corrige. Je pourrais exiger que tu me supplies de te punir, de te donner le fouet dont tu as si peur. Mais je n'en exige pas tant. Je pourrais aussi te mettre en quarantaine, dans cette cave ou au cachot. Il y fait sombre, humide et f...

eclat et tremblement

  Entre l’éclat figé des statues et le frisson des corps, il reste un silence où se déposent les blessures. C’est là que naissent les mots qui tremblent et brûlent. Éclat et tremblement Note de Christine *Il m’arrive de penser que je ne suis pas assez élégante pour toi. Ces femmes que tu regardes en silence — éclatantes, parfaites, inaccessibles — me font mal. Mais je me souviens : elles ne tremblent pas, elles ne s’offrent pas. Moi seule, je suis vivante. Moi seule, je m’ouvre à toi. Et c’est ainsi que je gagne, Hadrien : je ne suis pas statue, je suis ton offrande.* Hadrien Je lis ces lignes et je me tais. Elle croit qu’elle n’est pas assez, qu’elle ne rivalise pas. Elle se compare à des statues qu’elle imagine m’attirer, alors que je ne les touche jamais, que je ne les atteins pas. Elle ne sait pas que c’est sa fragilité qui me brûle. Sa peur, son abandon, ses mots murmurés entre ses lèvres sèches. Elle ne sait pas que je n’ai jamais désiré de statue, mais une fe...

Madame rêve (pardon Bashung)

  Madame Rêve — confidence de Christine Je n’avais jamais osé t’en parler. J’ai honte parfois de ce rêve, parce qu’il m’habite depuis l’enfance, et qu’il m’a traversée bien avant que je connaisse ton regard. Pourtant il revient, toujours le même, comme une respiration souterraine. C’est une nuit d’été, une de ces nuits moites où l’air colle à la peau et où l’on se retourne sans trouver le sommeil. Alors j’entends un cri. Au début je crois qu’il m’effraie, puis je comprends qu’il m’appelle. J’ouvre la fenêtre, je saute, je cours pieds nus dans la forêt jusqu’à cette grotte noire où une masse me renverse et m’écarte. Deux yeux flamboyants me fixent : désir absolu, désir de moi. C’est à ce moment que je m’éveille, tremblante et mouillée, comme si le rêve avait traversé ma chair. Cette nuit encore, il m’a prise. Mais cette fois, en m’éveillant, j’ai senti tes bras, ton souffle contre ma nuque. Alors j’ai compris. Cette masse obscure qui m’attire depuis toujours, c’était toi. Ou plut...