Madame rêve (pardon Bashung)

 Madame Rêve — confidence de Christine

Je n’avais jamais osé t’en parler. J’ai honte parfois de ce rêve, parce qu’il m’habite depuis l’enfance, et qu’il m’a traversée bien avant que je connaisse ton regard. Pourtant il revient, toujours le même, comme une respiration souterraine.

C’est une nuit d’été, une de ces nuits moites où l’air colle à la peau et où l’on se retourne sans trouver le sommeil. Alors j’entends un cri. Au début je crois qu’il m’effraie, puis je comprends qu’il m’appelle. J’ouvre la fenêtre, je saute, je cours pieds nus dans la forêt jusqu’à cette grotte noire où une masse me renverse et m’écarte. Deux yeux flamboyants me fixent : désir absolu, désir de moi. C’est à ce moment que je m’éveille, tremblante et mouillée, comme si le rêve avait traversé ma chair.

Cette nuit encore, il m’a prise. Mais cette fois, en m’éveillant, j’ai senti tes bras, ton souffle contre ma nuque. Alors j’ai compris. Cette masse obscure qui m’attire depuis toujours, c’était toi. Ou plutôt ce que tu réveilles en moi : ce besoin d’être saisie, dépassée, possédée sans retour. J’ai murmuré les mots que je n’arrivais jamais à prononcer dans le rêve : prends-moi, je t’appartiens.

Tu vois, Hadrien, mes songes me livrent à toi comme une offrande. Je me demande parfois à quoi ressemblent les tiens. Toi qui sembles si sûr de ta force, je pressens que tu cours vers une ligne d’horizon qui s’éloigne toujours, une cible que tu n’atteins jamais. Moi je tombe, encore et encore, dans la gueule de ce désir. Toi, tu poursuis sans fin un but invisible.

Peut-être est-ce cela, notre rencontre : moi qui rêve d’être prise, et toi qui rêves de ne jamais m’atteindre.






Je fais ce rêve depuis toute petite. Depuis ma communion solennelle sûrement et peut-être déjà avant. D'ailleurs il est sûrement lié à l'Eglise ou au catéchisme parce que l'odeur d'encens me trouble et le provoque presqu'automatiquement. J'apprécie les parfums, la bergamote, le jamsin surtout ou d'autres odeurs plus lourdes. Mais l'encens, je ne peux pas. J'ai failli fuir pendant mon mariage religieux quand le grand escogriffe de prêtre, suivi de son benêt  d'enfant de choeur a balancé son encensoir devant nous. J'ai failli et j'aurais dû. Enfin, ce n'est pas le débat. Ce rêve donc, toujours le même. C'est la nuit, une nuit d'été chaude, presque moïte. Je suis adolescente, ou à peine plus,  et je n'arrive pas à trouver le sommeil.  Je me tourne et me retourne dans un lit trop grand pour moi. Il y a de la lune et le ciel est piqueté d'étoiles. Toi , tu saurais leur nom :Orion, Deneb, Bételgeuse, les Ourses et le reste. Pour moi, ce qui compte à ce moment là, c'est que la nuit semble vivante. C'est alors que retentit le cri. D'abord léger, puis de plus en plus fort. Je suis réveillée en rêve et j'écoute. J'ai peur, je  frissonne, je m'assieds à la tête du lit, les jambes repliées contre mon corps. Je les enserre de mes bras. Puis les modulations changent, le cri se mue en plainte, en gémissements. Je me lève et ouvre la fenêtre. C'est l'été mais il y a du vent, mes bras sont nus et je ne porte qu'un tshirt trop grand. Le cri vient de la forêt, de l'autre côté de la route, j'en suis sûre. Quelqu'un ou quelque chose doit souffrir, là-bas pour geindre à ce point. Alors je me décide,  j'enjambe le rebord de la fenêtre et je saute. J'atterris lentement sur le gazon. Comment ? je n'en sais rien, ma chambre est au deuxième étage, à plus de six mètres du sol. Je devrais m'être cassée une jambe ou faire des cumulets sur le sol Mais c'est un rêve et dans un rêve ces choses-là arrivent. Le cri a encore changé, c'est un appel à présent. Grave. Puissant. Presqu'un ordre. Je me relève et me mets à courir vers lui. D'un seul bond j'enjambe la route. Je te disais bien que c'était un rêve et j'entre dans la forêt. Elle est plongée dans l'obscurité, sauf un chemin que les rayons de lune tracent entre les sapins. Je suis pieds nus, parfois je me blesse.Il m'arrive de trébucher, de tomber. Mes genoux sont écorchés. J'arrive enfin devant l'entrée d'une grotte, plus sombre encore que tout ce qui' l'entoure. Je veux entrer, je n'ose pas. J'hésite sur le seuil. Puis un nouveau cri, presque tendre cette fois. Alors j'entre. Un pas, un second. Soudain une masse noire, chaude, lourde, poilue, un ours, un troll, je ne sais pas me tombe dessus et m'immobilise.Mes bras sont écartés au-dessus de ma tête. Mes cuisses sont écartées par une force surhumaine et maintenues fermement. Je vois deux yeux flamboyer devant moi. J'y lis le désir. Le désir de moi. Quelque chose de puissant qui me veut plus que tout au monde  J'essaye de dire quelque chose et ...je me réveille.

Cette nuit, j'ai refait ce rêve. Et je me suis réveillée trempée, de partout. J'ai voulu essayer de m'essuyer le front et je me suis rendue compte que j'étais entravée. Alors j'ai changé de position dans le lit pour me blottir contre toi, pour sentir ton  souffle contre ma nuque et ta main lourde sur mon épaule. Et j'ai articulé ces mots qui restaient bloqués dans ma gorge en rêvant "prends moi, je t'appartiens"




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