les crayons
Je suis offerte, aveugle et muselée. À quatre pattes, prisonnière d’un bandeau et d’un bâillon, je n’ai plus rien de la femme sûre d’elle que je prétends être dans le monde. Ici, je ne suis qu’attente. Attente de lui. Attente de sa volonté.
Quand je sens le premier objet s’introduire en moi, je comprends aussitôt : ce n’est pas un fouet, ni une corde, ni un de ces instruments que je redoute ou espère. C’est pire. C’est autre chose. Un crayon. Un objet dérisoire, presque ridicule… et c’est justement cela qui me terrasse. Il peut tout transformer en instrument, même ce qui appartient au quotidien le plus banal. Même un crayon devient sceptre entre ses mains.
Je voudrais rire de moi, de cette position grotesque, mais je ne peux pas. Ce qui monte en moi, ce n’est pas le rire : c’est la honte. Honte de jouir malgré moi, honte de trembler de peur et d’envie à la fois, honte d’être si facile à posséder. Je me sens petite fille prise en faute, punie sans recours, et en même temps femme offerte à une jouissance que je n’oserais jamais chercher seule.
Chaque crayon ajouté est une frontière franchie. Je crois que je vais dire non, que mon corps va refuser… mais non : il s’ouvre, il cède, il accepte. Je comprends que je n’ai plus de volonté propre. Tout ce que je croyais tenir en moi — ma dignité, ma maîtrise, mon pouvoir de dire stop — fond comme neige au soleil.
Alors une autre pensée surgit, brutale : est-ce cela, aimer ? Être capable de descendre si bas qu’on ne se possède plus, et trouver dans cette perte une étrange forme de paix ?
Je suis humiliée, oui, mais à travers lui. Je suis abaissée, oui, mais pour être relevée par lui. C’est son regard invisible, sa main qui choisit, sa volonté qui décide, qui me rendent à la fois honteuse et précieuse.
Je découvre que ma punition n’en est pas une. Elle est preuve. Elle est sceau. Elle est appartenance.
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