VENT ET sEL / cHRISTINE ET SON CORPS (en cours)
Vent et sel (version méditation sensuelle)
Le sable crissait sous ses pieds nus. Christine avait suivi son fils jusqu’à la plage, puis s’était arrêtée un peu en retrait, là où les rochers formaient un abri contre les jeux plus bruyants. L’enfant avait déjà rejoint le bord de l’eau, insouciant, une planche de bois sous le bras. Elle le regarda quelques secondes encore, le cœur apaisé par cette silhouette libre qui courait vers la mer. Puis elle se détourna.
La chaleur était dense, presque tangible. Un soleil lourd l’écrasait depuis le début de l’après-midi, la rendant molle et rêveuse, comme si chaque geste coûtait un effort. Mais à présent, un souffle nouveau s’était levé. Le vent s’était mis à jouer avec sa robe : une étoffe claire, légère, longue et fendue sur le côté. Un vêtement choisi sans y penser, au matin, mais qui à présent lui paraissait soudain… vivant.
Elle fit quelques pas. Le sable tiède céda sous ses talons, la mer s’ouvrait devant elle comme une étendue d’argent tremblant. Le vent gonflait le tissu autour de ses jambes, le tirait contre sa peau avant de s’y glisser, caresse imprévisible qui tantôt enveloppait, tantôt fuyait. Christine inspira. Le sel, l’odeur du varech, la chaleur retenue dans les rochers : tout cela se mêlait en elle comme une vague intérieure.
Elle s’arrêta, ferma les yeux. Et le monde disparut.
Ne restaient que les sensations : le poids du soleil sur ses épaules, la morsure douce du vent sur sa nuque, le battement régulier des vagues. Chaque souffle d’air soulevait un pan de sa robe et découvrait une ligne de peau. Sa cuisse. Son flanc. Parfois, le tissu se plaquait contre elle comme une seconde peau ; parfois, il s’envolait, la laissant nue à l’air. Elle ne retenait rien. Au contraire, elle s’abandonnait à cette alternance, à ce jeu silencieux entre voile et dévoilement.
Un frisson naquit dans le creux de son dos, remonta le long de sa colonne. Était-ce le vent ? Était-ce autre chose ? Elle sentit la mémoire s’y mêler. Une main — lourde, sûre, lente — s’était déjà posée là, autrefois. Pas aujourd’hui. Pas ici. Mais son corps, lui, ne distinguait plus vraiment : le souvenir avait la même intensité que le présent. Elle pensa à Hadrien, sans prononcer son nom. Ses mains. Son souffle. Cette manière de ne jamais presser, de laisser l’attente gonfler jusqu’au tremblement. Était-ce la même caresse ? Non. Mais le trouble, lui, était identique : un frisson qui commence à la surface et s’enfonce jusqu’au cœur.
Elle resta ainsi longtemps, immobile, offerte au vent comme on s’offre à une prière. Elle aurait pu croire qu’on la regardait — et peut-être l’aurait-elle voulu. Mais personne ne voyait. C’était une intimité paradoxale : seule au monde, et pourtant touchée par tout.
Quand elle rouvrit les yeux, son fils riait dans l’eau. Un rire clair, éclatant, qui fendit le silence intérieur et ramena l’instant présent. Christine sourit. Ses mains effleuraient encore sa robe, comme pour vérifier qu’elle était bien là, tangible, réelle. Mais le trouble persista quelques secondes, comme un souffle qui se refuse à s’éteindre.
Peut-être que la mer savait ce qu’elle taisait. Peut-être que le vent, lui, avait tout compris.
[Journal – sans date]
Je me demande si je connaîtrai un jour la paix avec mon corps.
Je le soigne, je l’entretiens, je fais attention — et pourtant je ne l’aime jamais vraiment. Il y a toujours quelque chose : une ride qui s’installe, une trace qui ne part pas, un ventre qui refuse de rentrer. Je sais bien que personne ne le voit autant que moi, mais je ne peux pas m’empêcher de fixer ce qui cloche.
Et pourtant, je veux qu’on le regarde. J’ai besoin qu’on me regarde. Pas pour qu’on me réduise à ça — je déteste ce regard-là — mais pour sentir qu’il plaît, qu’il compte encore. Je veux qu’on me voie moi, pas seulement une silhouette ou une mère de famille qui fait des courses. Et en même temps… je ne supporterais pas qu’on me trouve moche. J’ai honte rien qu’en l’écrivant : c’est une vanité qui me gêne, mais elle est là.
Je suis jalouse aussi, parfois. Pas violemment, mais… un pincement. Une jupe plus courte que la mienne, un rire plus jeune, une poitrine qui attire l’œil. Ce n’est pas que je veuille être elles — je veux qu’on me veuille moi, comme je suis. Mais j’aimerais qu’on oublie la comparaison. Qu’on oublie le temps.
J’aimerais juste pouvoir me regarder dans une glace et me dire : ça suffit. C’est moi. Et c’est assez.
Aujourd’hui, je me suis surprise à me trouver belle. Pas parfaite, pas comme dans les magazines, pas même comme à vingt ans… mais belle, vraiment.
C’était un instant étrange, presque suspendu. J’étais seule, en train de m’habiller, et mon reflet m’a arrêtée. La lumière tombait bien, je crois. Ou peut-être que c’était moi, qui tombais bien en moi-même. J’ai vu mes épaules nues, la courbe de mon ventre, la trace du soleil sur ma peau. J’ai vu une femme, pas une fille. Et pour la première fois depuis longtemps, ça m’a suffi.
Je ne sais pas si c’est lui qui a changé quelque chose, ou moi. Peut-être les deux. J’ai encore mes doutes, mes jalousies, mes colères contre ce corps trop ceci ou pas assez cela… mais là, non. Là, je l’aimais. Parce qu’il avait vécu. Parce qu’il portait tout. Et parce qu’il était désiré.
J’aimerais pouvoir garder ce sentiment. M’y accrocher. Me rappeler que parfois, ça arrive.
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