Dimanche d'été+ réécritures

Le facteur était passé tard ce jour-là. En recevant l'enveloppe chamois, d'un format inusité, presque carré, vous avez pensé tout de suite à une invitation. Qu'elle émanât d'Hadrien vous vint directement à l'esprit en contemplant votre nom tracé à la Ronde au recto de la missive. Le H majuscule au verso dissipa vos derniers doutes.
Vous étiez partagée entre le désir de savoir ce que cet amant exigeait de vous, puisqu'il serait bien question de consignes, vous en étiez convaincue et l'envie de retarder l'ouverture du pli pour reporter un plaisir qui serait, alors, plus intense.
Le temps de monter à votre chambre et vous décachetiez l'enveloppe.
 " Je vous invite Mademoiselle à me rejoindre dans la capitale, en cet hôtel que nous connaissons bien, dimanche, à midi tapantes. Voici la clé de la chambre 323.Vous descendrez à la Gare du....., j'y insiste. Une fois arrivée, envoyez-moi un message. La suite des instructions suivra..Dans l'attente bla...bla...recevez, Mademoiselle, bla...bla...PS : Soyez ponctuelle et prenez un manteau".
Aucune autre indication sur votre tenue, ni sur d'éventuels accessoires, vous avez opté pour une robe fleurie qui mettait votre teint en valeur et permettait à vos épaules de profiter de l'été naissant. A vos pieds des chaussures ouverts, confortables puisqu’il vous faudrait marcher.
Quand vous êtes descendue du train, tout semblait trop facile. Vous aviez eu le temps de terminer ce roman commencé la semaine dernière. Le soleil illuminait la ville désertée de ses navetteurs. Vous avez saisi votre portable "Je suis arrivée, Monsieur" Un SMS tomba presque immédiatement. "Rendez-vous sans retard au 187 de la rue d'A..., c'est une boutique. Présentez-vous à la gérante. Conformez-vous à ses instructions. N'oubliez pas que vous m'appartenez". Le nom de la rue ne vous était pas inconnu. Elle était au cœur du quartier réservé, de ces endroits qui fleurissent autour des gares ou des ports, et où navigue une foule interlope à la recherche de plaisir rapide et tarifé. Vous aviez un jour dit à Hadrien que vous feriez tout pour lui. Un instant la pensée qu'il voulait vous prostituer vous vint. Puis vous l'écartâtes. Il n'était pas ainsi, vous en étiez persuadée. Enfin presque.
Il fallut quitter la gare, demander votre chemin à un quidam rigolard qui se proposa même de vous accompagner (et plus si affinités, disait son regard). Vous avez pressé le pas pour vous engager dans une enfilade de vitrines décrépites. Au petit matin, les rideaux en dentelle, les sièges posés au milieu des vitrines, les remugles qui s'échappaient des portes entrouvertes, tout cela était trop glauque pour vous plaire. "Il me teste", avez-vous pensé, "il va voir". Le 187 était un sex-shop, vous vous en doutiez. Pas un de ces luxueux love-shops du haut de la ville. Un sex-shop de quartier rouge. "Surtout ne pas fuir" avez-vous pensé, "ne pas regarder les DVD exposés". Une grande blonde aux cheveux filasses, sanglée plus que moulée dans une robe de cuir vous dévisagea. "Je suis la soumise de Monsieur Hadrien, "vous êtes-vous entendu dire "je n'ai pas été sage". La tenancière vous emmena à l'arrière. "Il désire que vous portiez ceci, rien d'autre, sauf le manteau bien sûr", dit-elle. Un collier de cuir, un porte-jarretelles, des bas noirs, des escarpins, hauts, très hauts. "Je ferai porter vos vêtements à l'hôtel".  Vous vous êtes remémorée les instructions d' Hadrien et vous êtes changée. La femme vous jaugeait en professionnelle. Feriez-vous une fille aguichante ? sur le trottoir, en vitrine ? Vous avez mis un terme à ses réflexions en refermant la ceinture du manteau. "Un instant, il y a aussi ce paquet". Un sac en papier blanc orné d'une corde pourpre tressée, comme on donne dans les parfumeries ou chez le chocolatier. Un manche en dépassait, "Une cravache" avez-vous pensé. "Avec laquelle, il va me....". Vous êtes sortie. La tête vous tournait.
Quitter la rue, prendre le métro, vous faufiler entre les badauds qui vous dévisageaient, ainsi perchée à une heure aussi indue. Atteindre l'hôtel. Tout cela se fit comme dans un rêve. La pensée de le revoir vous soutenait. Jamais de votre vie vous n'auriez cru être capable de....Et ce diable d'homme vous y amenait.
Vous êtes entrée dans le hall de l'hôtel, yeux baissés pour ne croiser aucun regard, vous êtes dirigée vers les ascenseurs. Bientôt le troisième étage. la chambre plongée dans le noir.
Un saut dans la salle de bien pour un raccord de maquillage. Puis le manteau qui glisse. Votre main qui plonge dans le sac, pose la cravache sur le lit. En extrait un bandeau noir, de lourdes menottes métalliques. Vous plongez dans le noir, refermez l'acier sur vos poignets. Vous vous asseyez sur le lit. Et dans un souffle écartez largement les jambes. Vous entendez des pas qui se rapprochent. Une main familière se pose sur votre joue.
Vous avez peur.
Vous avez chaud.
Vous êtes offerte.
Vous êtes heureuse.


L’enveloppe chamois était arrivée en retard.
Carrée, inhabituelle. Ton nom tracé à la Ronde, presque caressé par la plume. Et, au verso, un H majuscule. Pas besoin d’ouvrir pour savoir. Hadrien.

Tu as attendu d’être dans ta chambre pour rompre le cachet. Ce geste déjà te faisait trembler, comme si ouvrir une lettre de lui revenait à entrouvrir une porte intérieure.

"Je vous invite, Mademoiselle, à me rejoindre dans la capitale. Dimanche. Midi précis. Voici la clé de la chambre 323. Descendez à la gare que je choisis. Envoyez-moi un message. La suite suivra. PS : soyez ponctuelle… et prenez un manteau."

Aucune autre précision. Pas un mot sur la tenue. Pas un mot sur ce qui t’attend. Juste le manteau.
Tu as choisi une robe fleurie, douce à porter, presque sage. Des sandales ouvertes, confortables. Sous la robe, rien. Déjà son emprise.


Le train t’a bercée jusqu’à la ville. Soleil d’été sur les quais vides. Message envoyé : "Je suis arrivée, Monsieur." Réponse immédiate, comme s’il attendait derrière ton souffle :
"187 rue d’A… Présentez-vous à la gérante. Obéissez. N’oubliez pas que vous m’appartenez."

La rue d’A… Tu savais ce quartier. Zone trouble autour de la gare, entre hôtels bas de gamme et vitrines aux rideaux jaunis. Un frisson t’a parcourue : un test, forcément. Il voulait voir jusqu’où tu irais.

Le 187 : un sex-shop. Pas les luxueux “love stores” discrets des beaux quartiers, mais un endroit brut, presque sale. Odeur de cuir et de poussière. DVD criards en vitrine. Tu as détourné les yeux.

Derrière le comptoir, une femme grande et sèche, robe de cuir craquelée. Elle t’a détaillée d’un regard sans chaleur. Tu t’es entendue dire :
Je suis la soumise de Monsieur Hadrien… je n’ai pas été sage.

Pas un mot. Elle t’a entraînée vers l’arrière-boutique. Et là, posé sur une chaise : un collier de cuir noir, des bas, un porte-jarretelles, des escarpins hauts, trop hauts. Pas de robe. Rien d’autre.

"Il désire que vous portiez cela. Et le manteau."

Tu as obéi. Le cuir contre ta gorge, les jarretelles qui claquent contre tes cuisses nues. Ses yeux à elle qui t’évaluaient, neutres et froids : fille à mettre en vitrine, ou offrande à un seul homme ? Tu as serré le manteau sur toi.

Avant de partir, elle a tendu un petit sac blanc, corde pourpre enroulée autour. À l’intérieur, le manche rigide dépassait : cravache. Tu as baissé les yeux.


Dehors, la lumière t’a frappée. Quartier gris, manteau noir, jambes nues dessous. Chaque pas résonnait dans la rue, talons trop hauts sur trottoirs trop sales. Tu t’es engouffrée dans le métro, glissant entre les passants. Personne ne savait. Tout le monde devinait.

L’hôtel familier t’a accueillie comme une cachette. Troisième étage. Chambre 323. Serrure qui cède. Silence.

Tu as fermé la porte, respiré un instant. Le manteau glissé au sol comme une mue.
Dans le sac, la cravache. Et dessous, un bandeau noir. Des menottes lourdes, froides. Pas les jouets qu’il aimait. Des vraies.

Tu t’es attachée toi-même. Bandeau sur les yeux. Menottes serrées. Assise sur le bord du lit.
Et puis, lentement, les jambes ouvertes. Offerte.

Les pas ont commencé.   
Approchant.
Connus.

La main sur ta joue.
La chaleur. La peur.

Et dans ton souffle mêlé :
le bonheur d’être à lui.



Comme j'aime que vous soyez mienne, Mademoiselle.


Dimanche d’été – Point de vue Hadrien

Il avait choisi chaque détail.
L’heure. L’itinéraire. La gare. L’hôtel.

Et maintenant, il attendait.

Le téléphone posé sur la table basse. L’écran noir, muet. L’angoisse qui montait à chaque minute. Il savait qu’elle prendrait ce train, qu’elle lirait la lettre jusqu’au bout. Il savait… mais savoir ne calmait rien.

Quand le message vibra enfin, court et sage – Je suis arrivée, Monsieur – il sentit son cœur cogner plus fort. Réponse envoyée aussitôt, comme un ordre lancé dans le vide : Rendez-vous au 187 rue d’A. Obéissez. Vous m’appartenez.

Et puis, de nouveau le silence.


Il imaginait chacun de ses pas.
Le soleil cru sur la ville vide.
Les talons sur les pavés usés du quartier rouge.
Les vitrines poussiéreuses, les rideaux en dentelle jaunie.
Elle devait serrer son manteau sur elle. Il voyait ses doigts trembler.

Elle croiserait des regards. Des hommes qui sauraient. Des femmes qui jugeraient. Elle serait seule, mais pas anonyme. Chaque pas serait une épreuve. Et lui, cloîtré dans cette chambre, la faisait traverser ce champ de mines en spectateur impuissant.


Il avait pensé à tout… sauf à ça :
la peur que quelque chose déraille.
Et si elle renonçait ?
Et si elle se perdait ?
Et si quelqu’un la suivait ?

Des scénarios absurdes s’imposaient : accident de métro, malaise en pleine rue. Il haïssait ces images, mais elles revenaient comme des ondes de choc.
Il aurait voulu courir à sa rencontre, lui dire d’oublier tout ça, de rentrer. Mais il savait qu’elle ne le lui pardonnerait pas. Qu’il ne se le pardonnerait pas.


Alors il attendit.

Dans la chambre 323. Lumière éteinte. Rideaux tirés.
La cravache sur le lit, le bandeau, les menottes froides.
Le silence épais.
Chaque bruit de pas dans le couloir le faisait se lever. Chaque ascenseur qui s’ouvrait lui nouait la gorge.

Quand la clé tourna enfin dans la serrure, il sut qu’elle avait choisi.

Elle était là.


Et quand il poussa la porte, qu’il la vit assise sur le bord du lit, manteau glissé, jambes ouvertes, bandeau sur les yeux, menottes serrées sur ses poignets…
Il sut aussi qu’ils venaient de franchir une ligne invisible





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