les larmes, work in progress

 

Le collier

C’était une soirée calme. Trop calme, peut-être.

Ils avaient parlé. Un peu. Mangé quelque chose, bu un verre. Rire léger, gestes habituels. Il ne se souvient pas du moment exact où c’est sorti, ni de la manière dont il l’a dit. Mais il sait que ce n’était pas une provocation. Il avait choisi ses mots, ou plutôt, il les avait laissés sortir.

— Je t’aime, et je te respecte. Mais je te veux à genoux. Portant mon collier.

Un silence. Pas long, pas glacial. Juste… un flottement.
Elle a baissé les yeux, ou elle a souri, peut-être. Il ne sait plus.
Il ne sait plus comment la soirée s’est finie.
Peut-être qu’ils ont fait l’amour. Peut-être pas.

Il ne reste rien de précis. Rien qu’un goût,
amer comme un fruit cueilli trop tôt.

Ce n’était pas qu’elle avait refusé. Elle n’avait pas compris. Ou pas voulu entendre. Ou peut-être que tout s’était dissous dans la fatigue. Le mot « collier » était resté en suspens, comme déplacé, comme un mot d’un autre alphabet.

Il n’y a pas eu de dispute. Pas de gifle. Pas de drame.
C’est peut-être ça, le pire.
Ce qu’il portait en lui — cette demande si nue, si dangereuse — n’a pas rencontré de réponse. Pas même un rejet. Juste… du coton.

Depuis, il y pense parfois.
À ce soir-là.
Pas à elle.
Au vide.

Journal de Christine — Non daté

Ce soir-là, j’ai compris quelque chose.
Ou plutôt… j’ai reçu quelque chose. Silencieusement. Comme une main tendue, à moitié refermée.

Nous étions sous le plaid, le feu craquait doucement, et Hadrien, pour une fois, parlait à voix basse, sans jouer, sans diriger. Il a parlé d’avant. D’autres femmes. D’un geste mal placé. D’une gifle. De larmes qu’il voulait. Et de celles qu’il n’a pas su faire venir.

Il n’était pas fier. Ni vraiment coupable. Il était… seul. Avec ça.
Et c’était peut-être la première fois qu’il me laissait entrer là où il se tait toujours.

Je lui ai dit que moi aussi, j’avais pleuré. Pas ce soir-là. Avant.
Le soir où il m’a dit qu’il me voulait à genoux.

Il ne m’a pas frappée. Il ne m’a pas forcée. Il m’a regardée. Il m’a dit :
“Je te veux à genoux.”
Et dans sa voix, il n’y avait pas d’ordre. Il y avait… une détresse presque tendre. Un besoin.

J’ai pleuré. Pas devant lui. Plus tard.
Parce que j’ai compris.

C’était ça, son je t’aime.
Pas les mots. Pas les caresses.
Juste cette phrase nue, posée entre nous comme un aveu d’homme incapable de dire autre chose.

Et j’ai su que c’était moi. Pas une soumise interchangeable. Pas un rôle.
Moi.

Ce soir, je me demande si je peux lui offrir mes larmes. Pas comme une arme. Pas comme un test. Mais comme une réponse.

Je crois que oui.

Pas maintenant. Pas encore. Mais un jour.

Je pleurerai.
Pour lui.
Et pour moi.
Parce que ce sera le seul moment juste.

Sous le plaid

— Tu pensais à quoi, tout à l’heure ? demanda Christine, la joue contre sa poitrine.

Il ne répondit pas tout de suite. Sa main jouait machinalement dans ses cheveux.

— Rien, murmura-t-il. Enfin… des choses anciennes.

Elle releva la tête. Il sentit son regard sur lui, insistant mais calme.

— Des femmes ?

— Oui.

— Avant moi ?

— Forcément.

Elle ne se crispa pas. Il admirait ça chez elle. Cette manière de rester droite là où d’autres se raidissent. Elle n’avait pas peur de ses fantômes. Mais elle voulait les connaître.

— Tu les faisais pleurer ?

Un battement de silence. Le feu craqua doucement. Il finit par dire :

— Je l’ai voulu.
Une fois. Non… deux.

— Et tu as réussi ?

— Non.
(temps)
Et une autre fois… je n’ai pas voulu. Mais c’est arrivé quand même.

Christine baissa les yeux.

— Et ça t’a fait quoi ?

Il eut un soupir, presque un rire sans voix.

— J’ai eu honte. Pas d’avoir frappé. Mais d’avoir frappé mal. De ne pas avoir vu. De ne pas avoir compris que ce n’était pas un jeu, pour elle. Que je venais de marcher sur quelque chose de sacré.

Elle ne dit rien. Il poursuivit.

— J’ai voulu les larmes, tu sais ? Comme un seuil. Comme une preuve. Mais je ne voulais pas les prendre. Je voulais qu’elles soient offertes.
Et elles ne l’étaient pas.

Christine le regarda longuement. Puis elle murmura :

— Tu m’as fait pleurer, moi.

Il sursauta presque.

— Quand ?

— Une fois. Pas de douleur. D’émotion.
Tu m’as dit que tu me voulais à genoux.
Et j’ai senti… que ce n’était pas un caprice. C’était un aveu.

Il ferma les yeux. Un instant, il se sentit nu, désarmé. Elle savait.

Elle posa la main sur sa joue, très lentement.

— Je ne te laisserai pas me gifler, murmura-t-elle. Mais je peux t’offrir mes larmes. Si elles viennent. Si elles doivent venir.

Il l’embrassa, alors, non pas comme on embrasse une amante, mais comme on touche une main tendue dans le noir, sans savoir encore si l’on sera sauvé ou avalé.

Le silence d’Hadrien

Elle ne parlait pas.
La femme, à la table d’en face, restait droite mais vacillante, comme une flamme qui lutte. Les mains jointes sur ses genoux, les épaules tremblantes, elle regardait fixement sa tasse vide. Une larme coula, puis une autre. Rien de spectaculaire, rien de bruyant. Juste cette fissure minuscule dans une dignité qui vacille.

Christine l’observait à peine.
C’est Hadrien qu’elle regardait.

Lui, le dos un peu voûté ce jour-là, comme si la fatigue s’était installée sans prévenir. Il n’avait pas touché à son café. Il fixait la femme sans insistance, sans impudeur, mais avec une attention qui le trahissait. Christine vit ses doigts se crisper autour de la cuillère, comme si un poids invisible s’était soudain posé sur lui.

Il ne fronçait pas les sourcils. Il ne semblait ni choqué ni ému. Il semblait… soulagé.

Elle comprit.
Ou du moins, elle crut comprendre.

Hadrien ne trouvait pas de plaisir à voir souffrir. Ce n’était pas cela. Ce n’était pas du sadisme, ni de la curiosité. C’était autre chose. Comme un homme qui voit sa propre douleur, mais placée ailleurs, incarnée par un autre, visible, contenue. Une douleur étrangère qui donne forme à la sienne, trop diffuse, trop ancienne pour avoir encore un nom.

Christine le vit alors comme jamais.
Non pas dominateur, mais accablé.
Non pas cruel, mais chargé.
Et regardant cette femme comme un homme regarde un vitrail : ce n’est pas la lumière qu’il cherche, c’est une manière de tenir debout.

Quand elle posa la main sur sa sienne, il la serra fort. Il ne dit rien. Il ne s’excusa pas.
Mais ses yeux la remercièrent. Elle le savait. Elle savait aussi qu’il n’était pas à elle, pas tout entier. Une part de lui vivait dans cette fatigue-là, dans ces corps étrangers qui absorbent le mal qu’il n’ose plus exprimer.

Et c’était peut-être cela, aimer Hadrien :
accepter que parfois, il ait besoin qu’un autre pleure à sa place.


Je voulais ses larmes

Je l’ai dit un jour. Un peu trop vite.
« Je veux vos larmes. »
Elle m’a regardé longuement, sans baisser les yeux. Puis elle a répondu, calme :
« Alors faites-les venir. »

Je me suis tu.
Il y avait là tout ce que je croyais vouloir — une invitation. Une offrande, presque.
Et je n’ai rien fait.

Je n’ai pas su.
Je n’ai pas pu.
Je n’ai pas osé.

Pas par faiblesse. Mais parce que je savais ce que cela impliquait : sortir du jeu, franchir le seuil, entrer dans une zone trouble où la douleur cesse d’être feinte. Je voulais ses larmes, oui — mais pas ses blessures. Pas son silence après. Pas cette façon qu’ont parfois les femmes de se recroqueviller dans un coin de leur corps, là où plus rien n’atteint.

Un autre jour, je l’ai giflée. Une autre.
Ce n’était pas la force du coup, c’était l’angle. Elle ne voyait pas venir.
Elle a pleuré tout de suite, comme une enfant perdue. Elle n’a rien crié, elle ne s’est pas défendue.
Elle a seulement dit, la voix cassée :
« Seul mon père avait le droit de faire ça. »
Et ce fut fini.

Je me suis excusé, je crois.
Ou peut-être pas. Peut-être que je me suis juste éloigné, trop honteux pour parler, trop fier pour m’effondrer.

Le fouet, elle le voulait. Elle le demandait même. Mais pas la gifle.
Pas cette violence nue, sans code, sans corde, sans rituel.

Elles sont comme ça, parfois. Mystérieuses jusqu’au bout, jusqu’au fond de leurs cicatrices. Et moi, je ne suis pas leur père. Ni leur juge. Ni leur bourreau.

Je suis celui qui voulait aller plus loin,
et qui s’arrête toujours au bord.

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