entre terre et feu (en cours)
Entre terre et feu
Hadrien – Ad Castra
Il faudra que je t’en parle un jour, Christine.
De l’endroit d’où je viens.
On l’appelait ad Castra, “près du camp”. Les légionnaires y avaient dressé leurs tentes il y a deux mille ans. Le nom est resté, comme une cicatrice ancienne.
C’est un pays d’entre‑deux. Ballotté depuis toujours entre Germains et Latins. Les descendants des soldats et ceux des indigènes ont fini par mêler leur sang. Tantôt l’un de ses aspects l’emporte, tantôt l’autre. Nous savons être méthodiques et solides quand nous bâtissons nos fermes en carré. Et puis la folie nous prend au Carnaval ou quand les morts reviennent dans les frimas de novembre.
Nous paraissons lents à sourire, méfiants comme les paysans que nous restons. Mais sous la surface couve un feu. Celui des histoires d’amour impossibles, des conflits qu’on n’enterre jamais vraiment, de cette obstination à résister aux envahisseurs. Quand l’autre vient en paix, nous l’accueillons, nous l’adoptons. Sinon… il reste étranger toute sa vie.
Notre terre n’a pas de mer, mais elle en a la houle : champs qui ondulent, forêts comme des îles, villages‑ports où chaque accent change la couleur du monde. J’ai connu les derniers chevaux de trait, monstres paisibles qui aidaient mon grand‑père à labourer. J’ai connu les veillées, les conteurs qui passaient de ferme en ferme. Tout cela vit encore en moi.
C’est dans cette terre que je demeure, dans la maison de mes ancêtres.
Si tu veux me comprendre, il faudra un jour que tu marches là-bas. Que tu respires cette odeur d’humus et de fumée. Alors peut-être que tu verras ce que je n’ai jamais su dire autrement :
d’où me vient ce mélange de retenue et d’incendie.
Journal de Christine – Après “Ad Castra”
Je crois que je comprends mieux, maintenant.
Pas tout — mais quelque chose d’essentiel.
Quand il parle de sa terre, on dirait qu’il parle de lui. Cette lenteur en surface, cette méfiance d’abord… et puis ce feu qui couve dessous. C’est exactement ce que je pressentais sans pouvoir le nommer.
Je n’ai pas grandi là-bas. Ma terre à moi est plus discrète, moins tiraillée par les légions et les invasions. Mais je connais aussi ce feu qu’on cache sous la peau, cette crainte de se laisser voir trop tôt, cette obstination à tenir debout.
En l’écoutant, j’ai senti une drôle de paix. Comme si son silence, son poids, sa retenue… n’étaient pas un mur mais une promesse. Peut-être qu’un jour, je marcherai là-bas, dans ses chemins d’humus et de fumée. Peut-être qu’alors je comprendrai encore mieux pourquoi son regard est à la fois dur et tendre, pourquoi ses mains savent tenir et relâcher.
Je ne sais pas si c’est son pays qui m’attire… ou lui qui m’y conduit.
Hadrien – Bascule
Il s’arrêta d’écrire et relut les mots. Il y avait là quelque chose qui le dépassait.
Christine. Était-ce encore un personnage, ou déjà une présence ?
Il ne savait plus très bien où finissait la fiction et où commençait la femme. Pas la femme qu’il avait inventée — l’autre, celle qui existait, avec son rire discret, son entêtement doux, ses jupes simples. Celle qui n’était pas là, et qui pourtant hantait chaque ligne.
Il eut un instant de vertige. Pas de honte, pas de regret — juste la conscience aiguë qu’il était en train de changer. Ses textes ne cherchaient plus seulement à séduire. Ils l’avaient mené ailleurs. Un lieu où l’on ne chasse pas, où l’on attend. Où l’on regarde venir.
Il se surprit à sourire. La peur était là aussi, mince et froide, comme une lame sous la peau. Mais elle n’effaçait rien. Elle signalait seulement qu’il franchissait une frontière.
Journal de Christine – Bascule
Il y a quelque chose qui change chez lui. Ce n’est pas spectaculaire, pas quelque chose qu’il dirait. Mais je le sens. Dans ses silences, dans ses yeux. Comme si quelque chose en lui avait glissé, sans qu’il s’en rende compte.
Il n’essaie plus de me séduire — ou alors, plus de la même manière. C’est plus calme. Plus nu. Avant, il me montrait sa force. Maintenant… c’est autre chose qu’il laisse voir. Quelque chose de plus fragile, peut-être ? Ou de plus vrai.
Ça me trouble. Parce que je sais ce que ça veut dire : si lui change, je change aussi. Et ça me fait un peu peur. Mais ce n’est pas une peur mauvaise. C’est une peur qui ouvre, comme une fenêtre qu’on n’avait jamais osé pousser.
Je crois que je commence à le voir, lui. Pas seulement l’homme qu’il joue, mais celui qu’il est. Et ça, ça me touche plus que tout.
variante
Il n’essaie plus de me séduire — ou alors, plus de la même manière. C’est plus calme. Plus nu. Avant, il me montrait sa force. Maintenant… c’est autre chose qu’il laisse voir. Quelque chose de plus fragile, peut-être ? Ou de plus vrai.
Ça me touche. Mais ça me trouble aussi. Parce que je ne sais pas encore si je peux me fier à ça. Si cette fragilité qu’il montre, il la montrera toujours… ou si elle disparaîtra dès que je m’en approcherai trop.
Je crois que je commence à le voir, lui. Pas seulement l’homme qu’il joue, mais celui qu’il est. Et ça me donne envie d’aller plus loin. Pas de courir, pas encore — mais d’avancer. Un pas après l’autre. En restant prête à reculer, s’il le faut.
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