la lettre

 Ce soir-là vous deviez vous rendre tour deux à l'opéra. Vous n'aviez accepté d'accompagner votre amant qu'à vos conditions : pas question de vous imposer les  "divines longueurs" d'un Wagner, fût-il remis au goût du jour. Siegfrid gender fluid maniant le cocktail Molotov et Brunehilde en tresses rastas soit mais quatre heures déclamées en allemand. Il n'en était pas question.

L'accord se fit donc sur un sujet plus léger, Madame Butterfly et sur une représentation en plein air dans le parc d'un château néo-classique des environs. Au pire, si le temps était frisquet, vous suivriez la représentation blottis tous les deux sous un même plaid, les doigts enlacés collés l'un à l'autre pour vous réchauffer.

Hadrien achevait de se préparer et vous patientiez dans la Bibliothèque. Machinalement vous avez pris un livre, une édition bilingue d'Homère et avez commencé à le feuilleter. Soudain, une enveloppe s'échappa des pages épaisses et vieillies. Vous alliez la remettre en place quand le nom de la destinataire vous frappa : Joëlle. Vous ne l'aviez jamais rencontrée mais vous saviez qu'elle avait compté jadis pour votre amant; Et bien entendu, vous l'avez ouverte et lue.

Joëlle,(tiens pas de chère Joëlle ou de ma Joëlle avez vous remarqué)

J'ai appris le terrible accident dont vous avez été victimes, Marc et toi voici quelques jous.

Quoi que tu puisses en penser, je suis heureux que tu t'en sois sortie et j'espère sincèrement que tu n'en garderas aucune séquelle. Quant à Marc, j'emploierai la formule que nous avons apprise, toi et moi, sur les bancs de la Faculté "Que la terre lui soit légère". Je comprends ta peine et tu comprendras aussi que je ne m'y associe pas. Il y a peu de façon intelligente de mourir, mais déraper à 190 km/h sur une plaque de verglas en revenant d'une boîte de nuit est vraiment une des plus idiotes qui soit. Tu m'objecteras qu'on ne médit pas des défunts. Je te dirai qu'il est retourné au néant et que cela ne doit pas le changer vu le vide de son cerveau.

Tu m'as quitté, soit. Ce fut dur mais je peux l'admettre. J'en ai souffert  ? peut-être ? A quel point ? cela ne te regarde pas. Ma douleur est mienne et je la cultive bien tout seul. Nul ne peut convenir à tout le monde. Et les chemins de vie sont appelés à diverger. On s'est aimé puis on s'est désaimé disait une de mes amies. Tu m'as quitté pour lui et ce fut la première fois que tu m'as déçue. Franchement t'abaisser à ce niveau ! je sais qu'il faut mettre du fumier pour faire pousser des roses mais là, c'était le lisier tout entier. 

Et surtout tu m'as trompé, tu as agi en silence, en cachette. Si j'avais la métaphore facile je dirais que tu m'as poignardé dans le dos. Et cela, je ne peux pas l'accepter. Ne t'avise pas de reprendre contact avec moi, ne viens pas me rappeler nos souvenirs, les vacances en Crète ou les randonnées sur la route de Compostelle. Ces moments n'existent plus, même ils n'ont jamais existé.

Vis, sois heureuse, et que les Dieux te gardent

Vous avez relevé la tête au moment où Hadrien entrait dans la pièce. Vous avez son visage se décomposer, puis ses yeux virer au noir et ses joues s'empourprer. La colère semblait le submerger. Puis ses épaules s'abaissèrent et il appuya sa main contre le mur...

"C'est mieux comme cela. Autant que tu saches. Je n'ai rien à te cacher. L'accident était un vrai. Je n'ai rien à voir là-dedans. Mais en l'apprenant, j'ai fait la fête. Je l'avoue et je n'en suis pas fier."

Vousle regardiez un peu perdue. Jamais il n'avait quitté devant vous son armure de dominant et à présent, le sag avait quitté son visage et il accusait manifestement son âge

"Si tu dois me quitter, Christine," reprit-il "dis-le moi, explique le moi, je peux tout comprendre si on m'explique, même ce qui fait mal, même ce qui fait honte. Mais si tiens à moi, de grâce, ne me trahis pas. Jamais! Je peux survivre à tout mais pas à cela une nouvelle fois"

Vous avez gardé le silence . Puis vous l'avez enlacé et embrassé fougeusement. Jamais il ne vous aura serré aussi fort dans ses bras.


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