KYLIMORE ABBEY
La nuit avait enveloppé Killymore Abbey. Vue de l’extérieur, l’abbaye paraissait irréelle : un navire de pierre échoué dans la lande, toutes ses fenêtres illuminées comme des phares dans la brume. Le lac en contrebas reflétait ces centaines de feux jaunes et rouges, donnant à la bâtisse une aura presque enchantée.
Christine marchait les yeux bandés depuis qu’ils avaient quitté leur chambre. Hadrien la guidait d’une main ferme mais tranquille à travers les couloirs de pierre. Les échos se mêlaient : chuintements de pas, craquement des planches, éclats de voix lointains. Parfois montait un bruit sec, rythmé : clac… clac… clac — des bâtons qui s’entrechoquaient quelque part, comme un duel invisible.
Quand le bandeau fut retiré, la lumière l’éblouit. Devant elle s’étendait une grande salle lambrissée, baignée par la flamme des chandelles et la chaleur d’un feu de tourbe. Des silhouettes servaient des carafes de bière et de whiskey ; hommes et femmes vêtus de longues tuniques vertes, sobres et anonymes, qui les désignaient comme soumis au service de la fête. Leur silence contrastait avec le brouhaha qui montait de la pièce voisine.
Un cri éclata. Christine tourna la tête vers l’embrasure ouverte. Dans le salon d’à côté, deux hommes s’affrontaient armés de shillelagh. Leurs bâtons courts claquaient dans un rythme brutal et précis, ponctué par les acclamations d’un cercle de spectateurs. Entre eux, assise au centre, une femme en lin vert attendait, poignets liés. Son visage était impassible. Christine sentit un frisson : J’espère qu’elle est consentante… pensa-t-elle, incapable de lire si cette immobilité cachait la peur ou la résignation.
Hadrien, lui, observait les combattants avec un regard différent : fascinée par leur technique. Il suivait les angles d’attaque, le jeu des appuis, la manière dont les coups glissaient ou s’arrêtaient net. Ses lèvres bougèrent à peine :
— Intéressant… très intéressant.
Un coup sec retentit : l’un des hommes désarma l’autre d’un revers vif et termina le duel d’un crochet fulgurant. Un cri, des applaudissements, la soumise fut saisie par le vainqueur et conduite hors du cercle. La porte se referma, et le brouhaha retomba.
Hadrien ramena Christine à lui. Le collier autour de son cou tinta doucement quand il le toucha du bout des doigts. Son regard, dans la lumière rougeoyante, avait changé : plus sombre, plus intense. Christine le sentit avant même qu’il parle.
Sans attendre un ordre, elle s’agenouilla. Sur le tapis épais, la jupe légère effleurait ses cuisses nues. La pièce, soudain, se vida de son bruit : il ne restait plus qu’eux deux, les chandelles, le souffle du feu. Hadrien la contempla un moment — une éternité.
Puis il se pencha, la releva doucement et l’embrassa. Pas un baise-main cérémoniel, mais un baiser entier, brûlant, qui effaçait tout autour : le combat, les chants, les rires. Il l’attira contre lui, sa main sur la nuque.
Elle sourit, haletante, déjà perdue.
Dans la chambre à baldaquin, elle serait attachée. Dans le château illuminé, la fête se poursuivait.
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La lumière de l’aube glissait à travers les vitraux hauts du château, adoucissant les ombres de la chambre à baldaquin. Le feu de tourbe, réduit à des braises, diffusait encore une chaleur discrète. Christine s’était endormie contre lui, un poignet toujours noué par la corde de la nuit — non par contrainte, mais par oubli, comme une trace douce de ce qu’ils avaient vécu.
Elle remua légèrement dans son sommeil, puis se blottit davantage dans ses bras. Ses cheveux, en bataille, sentaient encore la cire et la fumée. Hadrien la regarda longtemps, sans parler.
Il baissa la tête, posa un baiser dans ses cheveux et murmura, presque pour lui-même :
— Si tu veux… je t’apprendrai le combat au bâton. On ne sait jamais.
Christine sourit dans son demi-sommeil, sans ouvrir les yeux. Dans ce sourire, il lut une réponse silencieuse.
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