Journal de Christine (extraits)
Ce jour-là, le facteur a sonné.
C’est rare. Il dépose d’habitude tout sans un mot.
Mais là, il m’a tendu une enveloppe carrée, ivoire, lourde de silence.
Un papier gaufré, à l’ancienne.
Mon nom calligraphié, une écriture ronde, presque appliquée, comme un souvenir d’enfance.
Et au dos, à l’endroit du cachet, un simple H. Rien d’autre.
Une lettre sans expéditeur. Ou plutôt : une lettre dont l’expéditeur se suffisait à lui-même.
J’ai ouvert. Bien sûr que j’ai ouvert.
Il n’y avait qu’un feuillet. Une carte crème, épaisse, presque chaude.
Et ces mots, au centre :
Dans la nuit de ce monde
un cristal résonne
l’écho de ta voix
Je l’ai lu, relu.
J’ai entendu ma voix en moi, comme il l’entend, peut-être.
Ou comme il la rêverait.
Un haïku.
Un éclat minuscule. Une goutte tombée dans un lac glacé.
C’est sa façon de dire je n’ai pas oublié.
Ou je t’écoute même quand tu ne parles pas.
Ou peut-être tu es là en moi, même loin.
Je l’ai posé contre ma joue. J’ai fermé les yeux.
Il y avait quelque chose d’enfantin dans ce geste.
Mais aussi quelque chose de très vieux, très ancien.
Je ne lui répondrai pas.
Pas encore.
------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Je n’ai pas pu rester à l’intérieur.
Trop de silence. Trop de chaleur.
Alors j’ai enfilé ma robe noire — celle qui me va bien même quand je me trouve laide —, une écharpe claire, et mes bottines.
J’ai glissé la carte dans mon sac, comme on glisse un talisman, ou une lettre d’adieu.
Il faisait gris dehors, ce genre de gris pâle qui fait ressortir les premiers feuillages d’été.
Tout semblait calme. Trop calme, peut-être.
Je n’avais pas de but. Juste une envie d’être ailleurs.
Derrière la pharmacie, un chat traversait la rue avec la lenteur de ceux qui savent qu’ils ne sont à personne.
Je me suis arrêtée devant la vitrine du libraire.
Un roman sur Venise, des poèmes japonais, un essai sur la pudeur.
Il m’aurait dit d’entrer, de choisir trois livres au hasard. Il croit à ces coïncidences. Moi aussi, quand je l’écoute.
J’ai continué à marcher.
Un banc m’a tendu les bras, un peu à l’ombre, un peu au soleil.
J’ai ressorti la carte.
Dans la nuit de ce monde
un cristal résonne
l’écho de ta voix
Je l’ai relue doucement.
Chaque mot était pesé. Il ne dit jamais rien à la légère.
C’est sa manière de me posséder : par les silences qu’il m’impose et les mots qu’il choisit.
Et moi ?
Moi je me laisse modeler par son regard, comme une argile timide.
Je veux qu’il m’entende même quand je me tais.
Je veux qu’il sente mes absences comme des appels.
Un jeune homme est passé devant moi. Il a ralenti, m’a souri, presque avec respect.
Peut-être ai-je l’air amoureuse. Ou digne. Ou perdue.
Je suis rentrée sans m’en rendre compte.
Sur le lit, j’ai posé la carte à côté de mon oreiller.
Ce soir, je dormirai sur ses mots.
Et demain — demain je lui écrirai.
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Mon H,
Je n’attendais rien aujourd’hui. Rien d’autre que l’ennui du quotidien, la fatigue douce d’une fin de semaine. Et puis il y a eu ton pli. Ce carré d’ivoire, ce silence enveloppé de beauté. Et ces mots. Trois lignes. Dix-sept syllabes. C’est tout toi : dire peu, dire juste, et laisser l’écho faire le reste.
Je ne savais pas qu’un haïku pouvait me bouleverser à ce point.
Il m’a suivie toute la journée. Il a résonné dans ma poitrine pendant que je marchais dans la ville, pendant que je feuilletais des livres sans les voir, pendant que je regardais un chat s’éloigner sans bruit.
Un cristal résonne... l’écho de ta voix.
J’ai entendu ton silence. J’y ai lu ton désir. Et ton attente.
Alors j’ai eu envie de t’écrire. Pas un poème. Je n’en suis pas capable. Juste ça : une lettre.
Pour te dire que j’ai senti ton souffle dans les plis du papier.
Pour te dire que je ne dors plus comme avant, depuis que tu m’habites.
Pour te dire que ce que tu fais grandir en moi n’a pas de nom simple. Ce n’est pas seulement de l’amour. Ce n’est pas seulement du trouble. C’est une sève lente, étrange, qui grimpe dans mes veines et redessine mon corps de l’intérieur.
Tu vois ? Je voulais rester sobre. Je déborde.
C’est ta faute.
Je ne sais pas ce que tu attends de moi, ni ce que tu espères. Mais sache que je te lis. Même quand tu ne dis rien.
Je te lis dans mes propres gestes, dans mes silences, dans les plis de mes robes, dans la façon que j’ai de croiser les jambes quand je pense à toi.
Et je ne me reconnais plus tout à fait.
Mais je crois que j’aime cela.
Tendrement,
C.
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