Tango

 
Vous étiez seule à votre table , ce soir-là, dans  une robe écarlate, toute simple, assortie à votre rouge baiser. Un décolleté austère celui que les Espagnoles appellent "palabara de honor" et un chapeau cloche noir de jais,  vous donnaient des airs d'une beauté fatale des années folles. Vous tiriez sur votre fume-cigarette en prenant soin d'éviter les regards, surtout masculin. 

Sur la scène un trio de jazz vous terminait sa session. Le bar  semblait moite et les notes expirantes  du saxo vous entraînaient vers la Nouvelle-Orléans. Les musiciens saluèrent puis rangèrent leurs instruments.

La serveuse refit un tour de la salle. De la bière pour les plus jeunes, un vin blanc pour vous. Le troisième de la soirée déjà. Elle posa un cognac devant Hadrien, lui sourit et s'en alla.

Il vous observait depuis vingt minutes à présent. Il avait remarqué la fente de votre robe quand vous aviez croisé les jambes en changeant de position, les bas noirs arachnéens, les chaussures à petit talons confortables. 

De nouveaux musiciens arrivèrent : un contrebassiste, deux violons et un bandonéon. Un chanteur, petit râblé, moustachu s'empara du micro.

Hadrien vint vous rejoindre :

- Vous dansez, Mademoiselle ?

- Mais,

- Vous dansez !

Le ton était plus ferme. Il vous tendait  la main. Vous avez posé le fume-cigarette, laissé votre sac sur la chaise, offert vos doigts.

Une pirouette d'abord pour vous désorienter et il vous colle à lui. Vos corps font connaissance . Neuf pas et déjà la fin de la piste. Vous comptez mentalement pour le retour. Le bras d'Hadrien est long et vous devez tendre le vôtre au maximum. Le chanteur parle de gauchos convoyant des troupeaux innombrables, de nuits étoilées, d'amours illicites. Vous vous laissez aller un instant.

Son pied vous bloque. Il faut vous arrêter. A vous de jouer. Vous vous déhanchez, féline, liane, mimez la possession, rejetez la tête en arrière. Sans vous laisser reprendre votre souffle, il vous emmène plus loin. Pas le choix, il faut le suivre. Il vous fait décrire un demi-cercle et soudain vous déséquilibre. Sa main se pose au milieu de votre dos. Et vous vous laissez aller, cassée, cambrée, lèvres ouvertes et entrejambe humide. Vos regards se croisent, Le temps se suspend et vous baissez les  yeux.

Le gaucho est mort, tué par son amante trompée. Le chanteur se relève et le bandonéon expire. 

Le temps de reprendre vos esprits. Hadrien a réglé les consommations et vous tend votre sac et  votre manteau. Vous le suivez, fascinée, sans savoir où il vous mène. A peine sortis du bar, il vous pousse contre un mur, saisit votre visage et vous embrasse avec fougue. Il vous tient par la taille et vous avez posé les mains sur ses épaules. Vous sentez soudain ses mains grandes et sèches saisit vos poignets et les ramener dans votre dos. Puis le cliquetis caractéristique des menottes qui se referment.

Votre tête se pose lentement sur sa poitrine. Vous sentez son coeur battre lentement, puissamment, comme un moteur infatigable. Vous fermez les yeux et murmurez, " je vous appartiens".

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