Printemps III (Samedi matin)
Vous vous êtes réveillée en sursaut. Un fin rai de lumière filtrait sous les lourds volets de bois. Aucun oiseau ne chantait encore. L'aube commence seulement à poindre avez-vous pensé. Vous avez voulu vous retourner pour continuer votre nuit mais les chaînes qui reliaient les bracelets de vos poignets à la tête de lit vous en ont empêchée. Vous vous êtes alors rappelée où vous étiez et pourquoi.
Hadrien vous l'avait dit et répété. La patience et la disponibilité sont deux attributs de la soumission. Pour la disponibilité, il avait pu en juger la veille après la punition, vous aviez effectué pour lui le service des boissons. Seulement vêtue de votre collier, dans un geste cent fois répété à la maison, vous vous étiez agenouillée en tenant le plateau sur lequel reposait le verre ballon rempli de son Nuits-Saint-Georges préféré. Vous l'aviez regardé humer le vin, porter le verre a ses lèvres , en prendre une gorgée, la mastiquer, faire claquer sa langue contre son palais et l'avaler enfin. Il ne lui manque qu'un cigare avez-vous pensé et l'image d'Epinal serait parfaite. Il ne s'était pas servi de vous autrement ce soir-là et vous en étiez un peu triste. La punition vous avait échauffée et cette soirée un peu trop douce vous laissait un goût de trop peu. A moins que ce ne soit pour vous faire apprécier la patience.
Combien de temps avez-vous joué avec cette idée, dans votre demi-sommeil ? Suffisamment, en tout cas, pour que vos bras, toujours enchaînés, se fassent lourds.
La porte de la chambre s'ouvrit brutalement. Une lampe puissante fut braquée sur vos yeux, vous obligeant à baisser le regard. Des mains d'hommes inconnues ouvrirent les bracelets et vous tirèrent du lit. On ramena vos bars dans votre dos et le cliquetis des menottes résonna. Une main saisit vos cheveux et vous obligea à baisser la tête. On vous poussa dans le couloir. Une porte, puis une autre, le parquet avait fait place à de grossières dalles de pierre polies par les ans. Puis un escalier étroit, en colimaçon, qui n'arrêtait pas de descendre. Enfin, l'arrivée dans une vaste salle voûtée, éclairée au néon, froide comme pourrait l'être un abattoir. On vous écartela entre deux piliers, un bandeau se posa sur vos yeux, les liens furent tirés à l'extrême jusqu'à ce que votre corps prenne la forme d'un X parfait. Hadrien chuchota quelques mots à vos oreilles "Blood, sweat and tears, Mademoiselle, c'est ce que je peux vous offrir aujourd'hui".
La morsure du premier coup sur votre épaule vous surprit. Une brûlure vive et sèche. Il n'était pas question de vous échauffer ou de vous mettre en condition. Le second coup tomba sur vos fesses et vous arracha un soupir. Vous aviez rêvé de ce moment tout en le redoutant. Comme les enfants qui ont peur de l'ogre loup et ne peuvent s'empêcher de demander qu'on leur raconte encore et encore des histoires de croquemitaines. La douleur faisait partie de votre plaisir, ce n'était pas pour rien que le tiroir de votre table de nuit abritait des pinces que vous aimiez poser sur vos mamelons, les nuits où vous vous sentiez trop seule. Mais, à ce point, pourriez-vous le supporter ? Surtout que plongée dans le noir, il vous était impossible d'anticiper. Vous vous êtes raidie pour résister et avez commencer à compter "encore un, je peux en encaisser encore un, il sera fier de moi". Il y eut une pose, Vous avez deviné qu'Hadrien changeait de position mais pas que le fouet s'abattrait sur vos seins. Vous avez crié, de douleur, de surprise et de peur à la fois. Le rythme des coups s'accéléra et votre ventre ne fut plus qu'une seule et même douleur. Vous sentiez les traces des lanières recouvrir celles des coups précédents. Quand le cuir siffla et s'abattit entre vos cuisses, vos digues lâchèrent pour de bon. Et les larmes se mêlèrent aux cris. Votre tête tourna, vous étiez au bord..Au bord de quoi ? de perdre connaissance ou de l'extase ? A moins que ce ne soit la même chose. Il vous revint ces peintures baroques que vous aviez vues dans ces églises d'Italie. Des saintes martyrisées, échevelées, dépoitraillées, qui bizarrement, yeux révulsés et gorge offerte souriaient à leurs bourreaux. Se pourrait-il que vous ayez découvert leur secret ? Se pourraient-ils, pour le dire crûment qu'au bord du trépas, elles jouissent sous la torture ? Après un dernier cri, la main d'Hadrien se posa sur votre joue. "A présent, nous y sommes, Mademoiselle".
L
Le reste est demeuré flou dans votre mémoire. Hadrien vous détacha, vous enveloppa dans une couverture, puis vous porta, pantelante, dans ses bras. Vous n'avez aucun souvenir du chemin qu'il suivit pour vous ramener dans votre chambre. Mais vous vous rappelez distinctement qu'au moment où il vous reposa sur le lit, avant de refermer les bracelets à vos poignets, vous lui avez murmuré "Merci".
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