Roulette

J'adore la robe que vous portez, Mademoiselle. Sans forfanterie, c'est vrai. L'étoffe est belle, pesante jusque ce qu'il faut pour mouler votre silhouette sans l'empeser. La coupe du décolleté met en valeur votre poitrine et on dirait que vous en avez choisi la teinte pour rappeler celle de vos yeux. C'est le cas? J'ai toujours su que vous aviez du goût. Mais ce serait dommage de la froisser par nos jeux. Ôtez-là donc, et posez-la sur la chaise. Oui, celle sur laquelle vous étiez assise. Et vous ? Mais agenouillée devant moi, voyons.
Reprenons, savez-vous d'où me vient cet attrait pour ce vêtement ?
Il faut remonter à ma grand-mère, troisième d'une série de cinq filles menée de main de maître par un père assez dirigiste. Elle était la plus vive de la troupe et celle dont les mains étaient les plus habiles aux travaux ménagers. Aussi le patriarche avait-il décidé de l'envoyer suivre des cours de coupe et de couture à la capitale. Elle prit donc le train cinq jours par semaine à la gare du village voisin pour aller consciencieusement s'initier au détails de la mode des années folles. Ses études terminées, on lui proposa de travailler à Paris où une nouvelle boutique devait s'ouvrir, dirigée par le fils de son professeur. Y avait-il anguille sous roche ? Je ne l'ai jamais su. Mais toujours est-il que son père refusa "Vous coudrez les robes (il disait les fourreaux en wallon) de vos sœurs". Après quelques pleurs, elle se résigna, finit par épouser un bon parti, mon grand-père,colosse débonnaire employé aux chemins de fer. Il faut dire qu'à l'époque , à la campagne, on gérait les filles à marier comme un investissement boursier. Il convenait de leur trouver un mari qui avait du bien ou un "bon petit métier" comme garde-champêtre ou employé du gaz qui leur laissait du temps pour aider à la ferme, surtout en période de moissons. Et l'ancêtre s'y entendait bien pour tisser de tels liens. Hélas pour lui la guerre survint, l'exode eut raison d'une partie de la famille et l'autre prit des chemins divergents, ce qui fait que l'on ne se parla plus guère après le conflit. Ma grand-mère exerça pendant des années son activité de couturière à domicile réalisant des robes de communion, de mariage (qu'il fallait parfois élargir au fil des essayages quand les futurs époux avaient pris de l'avance sur la nuit de noces) ou de veuve, reprisant et rapetassant les tenues usées et cousant des étoles en fourrure au col des manteaux . Mes parents travaillant tous les deux, c'est elle qui me gardait en leur absence et j'ai grandi entre les patrons étalés sur la table, les grands ciseaux crantés et les voisines venant procéder aux essayages.


Si vous n'aviez pas les yeux bandés en ce moment, je vous montrerais un objet que j'ai conservé de cette époque. Il fait une vingtaine de centimètres de long avec un manche en bois et un corps en métal. Non , ce n'est pas ce à quoi vous pensez, petite délurée. A son extrémité se trouve une roue dentée, acérée, très acérée même. Elle servait à imprimer sur le tissu le dessin du patron. Un bel objet. Dommage que vous ne puissiez le voir, vraiment. Par contre vous pouvez le toucher. Là,je le pose à l'intérieur de votre cuisse, là où votre peau est si douce et si fragile. Sentez-vous la délicieuse morsure de ces dents minuscules qui happent vos chairs, comme un minuscule rongeur le ferait d'un morceau de fromage. Vous avez l'impression qu'elles vous pénètrent, vous triturent, tranchent et taillent près de vos veines. Le sang coule-t-il ? vous aimeriez le savoir ? Est-ce la curiosité qui vous échauffe à ce point ? ou un autre désir, intérieur et puissant, qui peu à peu vous fait vous liquéfier. Je vois vos tétons durcir et votre souffle, me semble-t-il s'accélère. Il est temps que je vous dévore, et pas seulement des yeux, Mademoiselle.

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