Au château

La nuit avait été longue. Les lourds bracelets de cuir enserraient vos poignets depuis trop longtemps. Demain vous auriez des marques qu'il vous faudra dissimuler au bureau.Votre chef n'apprécierait pas de vous voir porter un pull à longues manches et vous auriez droit à ses sous-entendus sur votre féminité. Un jour il vous faudra remettre à sa place ce grand escogriffe. Un jour mais pas demain.
Vous aviez passé le stade de la fatigue depuis trop longtemps. Vos bras maintenus en l'air par les chaînes fixés au plafond commençaient à vous faire mal.  Et au moindre geste esquissé, 
vous oscilliez sur vos escarpins, haut, trop haut perchée, instable. Un faux mouvement, la chute, les chaînes qui se tendent, souffrir encore. Et puis le froid qui commençait à poindre puisque vous étiez nue.

C'était au cours d'un repas chez des amis communs que vous aviez fait la connaissance d'Hadrien. On y fêtait un anniversaire et la maîtresse de maison vous avait appariés. Après quelques coupes, la conversation roula sur les films à la mode et ce roman qui narrait les aventures d'une oie blanche et d'un attachant milliardaire. Une vieille fille grommelait que c'était indigne. D'autres femmes riaient à s'étouffer. Les hommes semblaient dépassés par le phénomène. Hadrien, plutôt peu disert jusqu'alors vous avait murmuré "Je connais un endroit où ces choses se vivent au lieu de se lire". "M'y emmènerez-vous ? juste pour voir ? " vous êtes-vous entendue répondre. Vous avez rougi, détourné la tête. Le repas s'était poursuivi.

Trois jours plus tard, vous avez trouvé une enveloppe sous la porte de votre appartement. Vous étiez conviée le samedi en huit, en tant que spectatrice, le mot était souligné, à une soirée au Château de H, en Hesbaye. La robe de cocktail était imposée, un chauffeur viendrait vous chercher  à 22 heures. Il vous était demandé de nouer une faveur à votre poignet droit. Un bandeau de soie noire accompagnait le bristol. Le chauffeur ne démarrerait qu'après que vous l'ayez-vous même posé sur vos yeux.

Comment avez-vous fait pour être prête ce soir-là, vous n'en avez gardé aucun souvenir. Entre la douche, les soins, le maquillage, le choix de votre lingerie et celui de vos souliers, le temps sembla suspendu. A l'heure dite, on sonna à votre porte.

La limousine était luxueuse. Le chauffeur sortit, ôta sa casquette, ouvrit la portière arrière et vous invita à y entrer. Il en profita pour nouer une chaînette à votre poignet. Vous avez senti la chair de poule parcourir votre dos. Vous vous êtes installée confortablement sur le cuir fauve de la banquette. Vos regards se sont croisés. Il attendait.
Vous avez sorti le bandeau de votre pochette de soirée et l'avez posé sur vos yeux.
La voiture démarra, silencieuse, féline, puissante.

Vous voilà par les routes, Mademoiselle.
La voiture marqua l'arrêt. Vous entendîtes les bruits d'une grille qu'on écarte. Elle s'arrêta définitivement quelques mètres plus loin. "Vous pouvez ôter votre bandeau, Mademoiselle". Une grande bâtisse néo-classique, aux vitres illuminées s'offrait à vos regards. Hadrien vous attendait sur les marches d'un péristyle entre deux colonnes monumentales. Un violoniste et une contrebassiste, fardés et perruqués à la mode rococo  jouaient un air que vous n'arriviez pas à reconnaître.Vivaldi ? Lully ? quelque chose en tout cas qui évoquait Venise ou Versailles. Hadrien saisit la chaînette à votre poignet. Les lourdes portes en chêne s'ouvrirent.
Vous l'avez suivi dans un cour couloir à peine éclairé. Une colombine dépoitraillée vous emmena au vestiaire. A votre retour, mis à part un grand masque et vos escarpins, vous ne portiez plus rien.


Des portes de nouveau et l'entrée dans une salle immense, circulaire. Un bal y était donné semblait-il. En tout cas un orchestre de chambre occupait une estrade   et peinait à couvrir  le brouhaha des conversation. Du Vivaldi, à présent vous en étiez sûre, une des ses oeuvres pour violon.
Vous aviez vite remarqué que dans les couples qui vous entouraient, l'un des deux partenaires seul était vêtu. L'autre qu'il soit debout, à genoux ou à quatre pattes ne portait que quelques entraves en cuir ou en métal.
Des pages en livrées faisaient le service des boissons avec de lourds plateaux d'argent.
Hadrien fendait la foule avec aisance. Il vous emmena à l'exact opposé de l'orchestre. Des chaînes pendaient du plafond "Pour moi ? " avez vous murmuré . Il opina. Vous avez tendu vos mains.
Hadrien surveilla la tension des chaînes. Il ne fallait pas vous déséquilibrer mais sans vous laissez trop de liberté de mouvements.
"Le masque que vous portez vous protège"  expliqua-t-il, "nul ne vous fera aucun mal, même si vous en avez envie, pas même si vous le réclamez".  Un silence. "Vous vouliez voir, Mademoiselle, et bien régalez-vous."
Et vous vîtes...Des femmes tenues en laisse et prises comme des chiennes, quémandant leur pitance en faisant la belle ou accroupies pour uriner au vu de tous.
 Des soumis cravachés jusqu'au sang et qui à peine le dernier coup reçu jouissaient sur un simple geste de leur maîtresse. Des masses informes d'hommes et de femmes enlacés dans les position les plus improbables , les corps imbriqués, les poitrines battant l'amble.
Il y eut une lecture d'une scène du Divin Marquis mimée par six participants ,  s'embrochant les uns les autres, hurlant "foutons, foutons," en un démoniaque ouroboros.
On organisa la vente  d'une jeune métisse, vêtues de voiles safrans. Deux enchérisseurs, un pirate et une amazone s'acharnaient à tout rompre. Un moment vous l'enviâtes, l'idée d'être le centre de l'attention générale, la cible de tous les regards vous faisait frémir. Vos joues s'empourprèrent quand la fille échut au flibustier. Il la plaqua sur une table, sans ménagement, menotta ses mains dans son dos et la sodomisa. Sans préparation, sans égards, avec le même entrain qu'un boucher mettrait à embrocher une pièce de viande. La fille hurla, puis des larmes coulèrent sur son visage. Vous détournâtes la tête.

Une sarabande infernale parcourut la grande salle, mais votre attention n'y était plus. Trop de cri, de musique, de parfums.
Quand vous avez repris connaissance, la pièce était vide. Hadrien mouchait les chandelles une à une.
Il s'approcha de vous.
"Qu'allez-vous faire de moi, Monsieur ?" avez-vous murmuré. Il y eut un instant de silence électrique
Vous avez vu ses yeux virer au noir puis s'illuminer. Et les pattes d'oie froncer sur les côtés de son visage. "Il sourit" vous-êtes vous dit, bien avant que les commissures de ses lèvres ne se relèvent.
Vous reteniez votre souffle, votre ventre dévasté par l'incendie, ..Il a effleuré votre joue du dos de sa mais.. "Rien pour le moment" . Les digues se sont rompues. La jouissance est venue et vous a emportée. Un éclair, une chaleur, la lumière éblouissante et puis plus rien. Une chute immobile au plus profond de vous-même.

Vous n'avez gardé aucun souvenir du retour, Mademoiselle











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