A votre tour

Hadrien aimait jouer avec vos nerfs. Vous le saviez. Et vous vous reprochiez de céder à ce qui vous paraissait être des caprices. Il vous faudrait un jour lui expliquer qu'il se comportait comme un mufle parfois et que vous n'étiez pas disposée à accourir au moindre claquement de doigt. Nous n'étions plus au XIXè siècle tout de même. Vous sortiez de la salle de bain en invoquant Olympe de Gouges  et le combat des suffragettes et vous ruant vers le dressing. Vous en étiez à Simone de Beauvoir que vous ouvriez votre tiroir à dentelles en vous demandant s'il préférerait vous voir porter de lingerie noire ou rouge quand l'absurde de la situation vous frappa. Encore une fois vous aviez mis vos grands principes en poche et vous vous empressiez de répondre à son appel. Ce diable d'homme savait comment vous prendre.
Le rendez-vous était à minuit, chez lui. Juste le temps de vous y rendre. D'abord la nationale, puis la petite route dérobée à l'orée de la forêt. La silhouette du clocher qui dominait le hameau. La pharmacie fermée à cette heure. Puis  la fermette où résidait votre amant. Curieusement la porte était ouverte mais, quelques bougies mises à part, rien n'était éclairé. Le temps de troquer vos baskets pour des escarpins et vous quittiez votre voiture. Passée la porte, il y avait à gauche la salle à manger que vous connaissiez bien pour y avoir été l'invitée d'Hadrien et parfois aussi offerte, attachée à la lourde table de chêne, à d'autres invités. Vous avez rougi en repensant à cette fameuse soirée où vous aviez été appelée 'pour le dessert', sans avoir imaginé que c'est vous qui seriez dégustée par des convives empressés. Devant c'était la cuisine. La porte en était close. Seul l'escalier s'offrait à vous, éclairé par quelques bougies.
Au dessus des marches, sur un petit palier, près d'une lourde porte moulurée, vous aviez découvert un petit fauteuil Louis XV, sur lequel vous aviez joui, écartelée par des foulards de soie et livrée à la langue et aux mains de votre bourreau.
Un bandeau noir...soie ? satin?  était posé sur l'accoudoir. Vous vous êtes assise, avez laissé choir votre sac et avez posé le bandeau sur vos yeux. L'attente commençait.
Tout d'abord, vous n'avez rien entendu. Puis vos oreilles se sont accoutumées et ont compensé la perte de votre vision. Vous avez reconnu les pas légers et rythmés du chat de la maison sans doute en quête de sa provende et qui descendait l'escalier à toute allure. Puis le lent tic-tac du carillon du salon un Westminster qui avait traversé la Manche en 1945 dans des conditions rocambolesques. Enfin une autre séquence, faite d'un bruit sec et d'un autre étouffé.
Vous avez tendu l'oreille. Il y avait un rythme, certes, mais trop irrégulier pour être mécanique. Le second son surtout vous semblait familier, humain. Il ressemblait au soupir que pousse une femme sous les assauts de son amant. Mais ils avaient quelque chose de plus intense, comme si au plaisir attendu se mêlait autre chose, une gêne ou une douleur. Et pourquoi cette alternance.
Soudain vous avez compris. Les claquements étaient ceux d'un fouet et une femme, une jeune fille peut-être le subissait tout près de vous. Derrière la fameuse porte.
Vous vous êtes faite plus attentive encore. Paralysée sur place. Vous aviez rêvé de ce moment depuis longtemps mais toujours avec plus de terreur que d'envie. La sagesse vous commandait d'arracher le bandeau, de quitter les lieux, de rentrer chez vous. Les coups se faisaient plus proches et la voix de la femme plus haletante. On y sentait à la fois l'épuisement et le désir qui montait, irrésistible. Elle cria de plaisir, puis plus rien.
Le silence revint. Votre esprit s'emballait. Qui était cette femme ? que faisait-elle là ? pourquoi Hadrien vous avait-il appelée ?
Vous avez entendu la clé tourner dans la vieille serrure de bronze et la voix de votre maître s'élever :
"A votre tour, Mademoiselle".
La porte avait grincé.
Les mots avaient cinglé.
Vous vous êtes levée, toujours aveuglée par le bandeau. D'un geste machinal vous avez lissé votre jupe puis vous avez tendu une main vers l'avant.
Au lieu de celle d'Hadrien que vous espériez, ce sont la main douce et fine d'une femme qui prit la vôtre et commença à vous guider. Vous seriez donc bien trois cette nuit-là.
Vous êtes entrée dans cette pièce dissimulée, à l'étage de la fermette. Il s'en dégageait une odeur étrange de renfermé et de sueur d'homme que peinait à couvrir des bâtonnets d'encens que vous deviniez se consumer dans un quelconque brûle-parfum.
Après trois pas la main de votre guide vous lâcha. Vous êtes demeurée immobile. Le temps semblait s'étirer sans fin. Un toussotement vous arracha à votre rêverie. Bien sûr, l'attitude, vous aviez oublié l'attitude. Ramener les mains dans votre dos, vous cambrer, écarter légèrement mais visiblement les jambes, penser à garder la bouche ouverte. Tous ces gestes si familiers vous semblèrent prendre une éternité. Le silence revint.
Vous avez senti les mains de l'inconnue se poser sur vos épaules. Légères, douces, chaudes. Elles ont caressé votre joue, parcouru la pulpe de vos lèvres. Puis se sont dirigées vers les boutons de votre chemisier. Votre souffle s'est accéléré. Bien sûr ce n'était pas la première fois qu'une femme vous caressait ou vous déshabillait. Mais qu'elle le fasse devant un homme et pour lui plaire était une sensation nouvelle. Vous avez pensé à Galatée dont le corps prenait vie sous les caresses du sculpteur ou à des esclaves inachevés de Michel-Ange, qu'on dirait s'arracher à leur gangue de marbre. Un baiser léger se posa sur votre sein gauche. Il se transforma en morsure et vous avez sursauté.  Des dents fines, aigües, acérées, ceux d'une toute jeune fille ou d'une asiatique avez vous pensé. Un fouet claqua, sec. Vous avez repris la position. Votre jupe tomba d'un coup dévoilant le porte-jarretelle que vous aviez choisi pour encadrer votre sexe épilé . Vous attendiez la suite.
La jeune fille prit vos poignets et y passa des bracelets, en cuir, large, doublés à l'intérieur, faits pour retenir plus que pour blesser. Vos  bras furent écartés, largement au dessus de votre tête. Vous étiez tendue, à la limite de la perte d'équilibre. Vos mains refermées sur la chaîne qui vous écartelait étaient le seul garant de votre équilibre. La fille vous embrassa à pleine bouche. Vous avez hésité puis lui avez rendu son baiser. Ses mains commencèrent à vous caresser. Hadrien voulait-il vous voir jouir entre les bras d'une autre ? ...Le fouet claqua sur vos épaules. Un coup sec, mordant, chauffant dont l'onde vous parcourut toute entière. Instinctivement vous vous êtes portée en avant. Dans les caresses de l'inconnue. Tel était donc la raison de tout cela. Un second claqua, vous prit par surprise et vous coupa le souffle. La fille s'était agenouillée sans doute et sa langue pointue titillait vos chairs les plus intimes. Au troisième coup, elle avait découvert votre clitoris et sa langue en faisait le tour. Puis vinrent tous les autres.
Votre dos était en feu, votre ventre consumé par un incendie, vos muscles se contractaient, vos hanches se mettaient à rouler, sans que vous ne puissiez les contrôler. La langue se fit plus insistante...et en un instant vous êtes devenue rivière dans sa bouche. Vous avez joui, crié, hurlé dans la nuit, longuement, comme une louve le fait à la lune, puis vous vous êtes laissée aller. Les liens vous ont retenu. Votre souffle s'apaisa. Une larme coula sous le bandeau.

La suite fut confuse. Hadrien vous détacha et vous coucha sur le lit. Vous vous êtes endormie blottie contre lui rompue et heureuse à la fois. Au matin , il fut un amant tendre et attentionné, veillant à votre plaisir. La fille avait disparu. Elle resterait une inconnue pour vous. Vous n'étiez pas certaine de pouvoir croiser son regard sans rougir.
Le regard d'Hadrien exprimait le bonheur et aussi la fierté de ce que vous aviez accompli pour lui.
Et cette fierté, plus que tout, vous fit oublier la douleur et vous rendit heureuse, Mademoiselle

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Lazy on a sunny afternoon

credo à remanier

Dimanche d'été+ réécritures