Première fois


Perinde ac cadaver tonnait le père jésuite qui cette année-là était le titulaire de ma classe, dans ce collège bon teint de la capitale où mes parents avaient résolu de m'inscrire. C'était un de ces grands bâtiments néo-classiques aux portes immenses et toujours fermées. Les fenêtres étaient grillagées et le seul accès à l'extérieur se faisait devant une loge de concierge. De l'extérieur, on ne pouvait qu'hésiter : une caserne, un couvent, ou une école. Sans doute un peu des trois dans l'esprit des fondateurs dont le but était simple : former à la dure la future élite ou en tout cas ceux qui pourraient un jour leur renvoyer l'ascenseur grâce à la place qu'ils occuperaient dans la société. Outre les traditionnels fils de famille, on y acceptait quelques jeunes pousses venues du peuple et sur lesquelles on comptait pour renouveler les cadres. J'étais de ce nombre et on me le faisait assez sentir. Par rétorsion, j'animais une résistance plus ou moins passive avec quelques camarades à coup de  blagues de potache et de discussions philosophiques ou politiques qui, honnêtement, nous dépassaient. 




"Perinde ac cadaver", donc, "tout comme un cadavre". C'est ainsi que l'on définissait l'obéissance. Totale, absolue, à la plus grande gloire de Dieu, bien sûr...C'étaient les bons pères (oui, je sais, Mademoiselle, j'ironise, mais un jour je vous parlerai de Socrate qui a inventé ce concept d'ironie) aussi qui se targuaient de prendre en charge des enfants de six ans et de les mouler à leur convenance pour la vie entière.
L'établissement était uniquement masculin, faut-il le dire? Après tout, la femme est tentatrice, faiseuse d'embarras au mieux et génératrice de catastrophes au pire. Et si de temps en temps des surveillants se laissaient aller à des regards lubriques dans les vestiaires ou à laisser leur mains s'égarer, il se trouvait bien quelqu'un pour nous rappeler "qu'il y a plusieurs demeures dans la maison du Père" et qu'il est bon "que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite".
A la fin de chaque trimestre,nous avions droit à un "thé dansant", dûment surveillé par une Gestapo en soutane ou cornette avec les jeunes filles de l'internat voisin. Il fallait bien préparer les unions et les liens entre familles qui assureraient la survie du système. Il en résulterait des unions sanctifiées et raisonnables où l'amour trouverait peut-être sa place mais l'intérêt certainement. La scène tenait du surréalisme : nous entrions en troupeau dans une grande salle où les jeunes filles nous attendaient, jupe plissée bleue, chemisier, gilet et la plupart d'entre elles les yeux baissés. On leur avait inculqué qu'une demoiselle de qualité ne refusait pas une invitation à danser mais se devait de refuser tout le reste à un cavalier trop empressé. Elles attendaient d'être choisies, les plus jolies tablant sur leur sourire, l'autre sur leur air sérieux de future bonne ménagère flamande.

C'est à Noël cette année-là que je la rencontrai.
Assise un peu à l'écart , ses yeux dorés cachés sous une frange et son air mutin m'avaient attiré. Un bouton ouvert en trop m'avait convaincu, J'avais trouvé mon alter ego. Je l'invitai. Une valse (eh oui..),une autre, je lui dis que je la trouvais belle. Elle mordit sa lèvre. "Belle et rebelle" susurra-t-elle. "Cela vaut mieux que moche et remoche". Les mots m'avaient échappé. Un instant de surprise, elle rit et vint poser sa tête contre ma poitrine. En cet instant le Roi n'était pas mon cousin tant j'étais fier.
Nous nous revîmes à Pâques, puis à la fin juin. Nous nous sommes éclipsés dès le début du thé dansant et nous nous sommes retrouvés à l'extérieur. Je pris sa main et l'emmenai au troisième étage de l'école, dans un réduit plein de poussières dont j'avais forcé la porte quelques jours auparavant. Nous nous sommes embrassés. Puis elle me dit ces mots que j'entends encore aujourd'hui. "Fais de moi ce que tu veux". Ce jour de la Saint-Jean, sous les toits de Bruxelles, dans un réduit mansardé, j'ai découvert pour la première fois le corps d'une femme, le plaisir que l'on peut lui donner et celui, intense, infini qu'elle seule peut vous offrir. 
C'est ainsi que je suis devenu un homme. Et quand je l'ai vu croiser les mains au dessus de sa tête en me souriant, confiante, abandonnée, je l'ai attachée, fermement, tendrement avec ma cravate d'uniforme et je suis devenu un dominant.
Cette double naissance, je la lui devrai à jamais.

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