Plus loin que les gares, le soir...

Les Indiens (d'Inde, pas ceux des Amériques, Mademoiselle) se plaisent à dire qu'ils se baignent dans les eaux toujours différentes du Gange toujours semblable. Les gares sont mon Gange à moi. Les voyageurs y entrent et en sortent, tous différents selon les heures de la journée, les moments du mois ou les saisons de l'année. Mais la gare reste la gare : un lieu hors du temps, qui a son rythme propre, un lieu de rencontres, d'embrassades et d'adieux. Un lieu de larmes à la veille des guerres et de joies à la fin des conflits. C'est là que se nouent ou se dénouent tant d'histoires qu'il faudrait un Homère ou un Dante pour les raconter toutes. C'est aussi un lieu parfait pour une rencontre. Alors, écoutez Mademoiselle, ce récit qui est pour vous :
 


Ce soir-là vous prendrez le dernier train.
Celui qui relie votre ville à la mienne en quelques heures, une merveille qui aurait fait pâlir d'envie mon grand-père cheminot.
Vous aurez passé l'après-midi à vous préparer pour cette rencontre, la première en terre étrangère.
A peine quelques centaines de kilomètres, mais un autre monde déjà,  un ciel plus gris, les sons de langues inconnues qui s'entrechoquent, une inquiétante (ou délicieuse ) étrangeté qui ajoutera au piment du rendez-vous. Vous ne serez pas tout à fait dans votre univers et, donc, vous Lui appartiendrez déjà un peu.
En attendant il faut se préparer. Se doucher, se parer, oindre son corps de crèmes parfumées. Dompter cette mèche rebelle et chasser le duvet surnuméraire. Choisir avec soin sa lingerie.
Pour le cas où peut-être...
Pour le cas où sans doute, pensez-vous.
Passer une robe, se mirer dans la grande psyché du couloir. Non , trop courte, pas assez classe. En choisir une autre, hésiter. Revenir à la première. Se décider enfin. Penser à ne pas oublier les escarpins que vous enfilerez juste avant de descendre. Un dernier coup d’œil dans le sac à main. Tout est en place. Et en route.

Vous êtes assise dans le sens de la marche. Heureusement, sinon la nausée vous guetterait. Une femme mûre, l'air un peu revêche se trouve sur l'autre banquette. Elle vous a déjà dévisagée plusieurs fois d'un air peu amène. Seriez-vous trop court vêtue ? Où est-ce ce sourire rêveur qui laisse deviner que vous allez rejoindre un amant. Si seulement elle savait, pensez-vous. Vous fermez les yeux pour éviter son regard. La somnolence vous envahit peu à peu. Vous rêvez de fessée. De main qui claque fort sur vos fesses. De votre nuque prise en étau et d'une poigne qui vous force à ployer la tête. De vos cuisses écartées de force. De votre bouche envahie. D'un grand poteau de torture où vous êtes attachée et de silhouettes indistinctes qui tournent autour de vous au rythme lancinant des tambourins.

Le train freine. Vous sursautez. L'entrée en gare, déjà. Votre portable clignote. Un message d'Hadrien. Vous le lisez. Vous pâlissez. Il ne peut pas vous demander cela à une première rencontre. Un second message tombe. "A prendre ou à laisser, Mademoiselle".

Vous vous levez en hâte, étonnant la virago d'en face qui ouvrait déjà la bouche pour vous dire que....mais vous vous précipitez dans le couloir. Vous récupérez votre bagage. Le train s'arrête.
Une marche, deux marches, vous voilà sur le quai. Vous repérez la grande horloge. Ses aiguilles marqueront bientôt minuit et vous ne pouvez vous empêcher de penser à deux mains tendues vers le  haut. Deux mains de femme en prières. Suppliantes. Ou offertes à la corde qui les emprisonnera.
Il a dit au troisième réverbère, là où il y a un banc. Vous approchez d'un pas toujours plus lent. Vous devinez une silhouette dans  l'ombre. Massive. Un noir épais dans le gris de la nuit.
Vous vous immobilisez sous la lumière. Ouvrez votre manteau. Le vent d'automne vous fait frisonner "Tu es folle, ma fille". Votre robe est légère, trop légère. Lentement vous pliez les genoux. Lentement vous vous rapprochez du sol. Vous baissez les yeux.
Et vous entendez sa voix pour la première fois.

"Bienvenue dans mon monde, Mademoiselle"

 Pour le titre, il se réfère à un poème de Émile Verhaeren (d'ailleurs mort écrasé par un train en gare de Rouen en 1916 ) *

 La gare immense et ses vitraux larges et droits
Brillent, comme une châsse, en la nuit sourde,
Tandis que des voiles de suie et d'ombre lourde
Choient sur les murs trapus et les hautains beffrois.





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