Feu. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix.


Vous avez refermé la porte extérieure, pénétré le couloir. Devant vous, une autre porte, entrouverte, avec un rai de lumière qui en filtre. Elle est lourde, travaillée, la huisserie est en cuivre. Comme chez vos grands-parents. Des souvenirs d'enfance remontent comme une bouffée.
Vous rougissez. Aucun miroir pour le confirmer mais vous sentez vos joues en feu. Vos gestes sont saccadés. Vous avez vérifié trois fois le contenu de votre sac.Non vous n'avez rien oublié.Oui votre téléphone est éteint. Vous respirez, profondément. Reprendre le contrôle.
Trois pas à faire, trois petits pas.
Vous en faites un , mécaniquement.
Il vous attend dans le salon, derrière cette porte, vous le savez.
Vous en avez rêvé de ce moment, vous l'avez imaginé tant de fois. A présent, vous y voilà. Votre ventre se tord.  Et vous ne savez plus si c'est de peur ou d'envie
Il y a une odeur de benjoin qui filtre de la porte entrouverte. Et de la musique sacrée qui passe sur la chaîne hifi. Un *Stabat Mater* ? les *Leçons de Ténèbres* de Couperin ? la voix de la soprano, quoi qu'il en soit transperce : elle dit la douleur , la joie   presque l'extase. Comme si, oui comme si  elle mourait de plaisir. Vous frissonnez.
Vous allez faire le second pas.
 Il n'a sur vous que le pouvoir que vous lui donnez. Et votre décision est prise. Ferme. Irrévocable
Ce sont vos derniers instants de femme raisonnable, rationnelle, respectable.
Vous êtes chez cet inconnu et vous vous déshabillez dans ce couloir.
Vous allez vous offrir à lui, sans défense, sans refus.
Il fera de vous ce qu'il désire, comme un potier modèle la glaise pour en faire à sa guise une danseuse ou une licorne. Peu importe ce qu'il fera de vous, pourvu que ce soit lui qui le fasse. Cela seul vous chaut : être offerte à son regard, à ses mains, à son sexe.
Il va vous tordre et vous sculpter, vous transformer en reine et en catin.
Selon son seul plaisir. Et c'est ce que vous voulez
Vous allez rire, gémir, pleurer, souffrir, jouir. Par lui, pour lui.
Il marquera votre corps. Votre âme aussi.
Il y a en vous la femme que tout le monde connaît. Et aussi une autre qu'il a décelé, une part d'ombre que vous occultez d'habitude. Il va les réconcilier.
Vous êtes nue à présent, le carrelage est froid sous vos pieds mais vous n'en avez cure.
Troisième pas . Vous ouvrez la porte.
Vos regards se croisent. Il a à peine cillé mais vous lisez la puissance, le feu dans ses yeux. Et le désir qu'il a de vous.
Le feu ronfle dans la cheminée.
Il y a d'étranges objets sur la table basse.
Du cuir rude et de l'acier froid.
Vous vous sentez si fragile.
Vous faites un pas encore.
Il désigne un coussin sur le sol.
Vous comprenez.
Une chute lente, contrôlée, sur vos genoux.
Vous baissez les yeux.
Vous croisez les mains dans votre dos.
Vous vous sentez prête
Oh oui, si prête.
Vous souriez.
Vous vous sentez à votre place.
Comme si toute votre vie vous avait prédestinée à ce moment,
à cette abdication de votre pudeur
à conserver pourtant votre fierté d'être femme.
Bien des hommes ont cheminé à vos côtés, vous avez cédé à certains
Seul, lui, a su percer vos défenses.
Il n'y a pas que votre corps qui est nu devant lui.
Et étrangement, cela vous soulage.
La musique s'est arrêtée. Le silence de la pièce vous envahit.
Vous êtes apaisée
Vous êtes à lui.
Le jeu, non, la vie peut commencer.





"Le 23 novembre 1654, Blaise Pascal connut sa "Nuit de feu", une expérience mystique qui entraîna la conversion au catholicisme de cet esprit universel féru autant de mécanique, de mathématiques que de philosophie.  Il transcrivit son ressenti sur un petit parchemin qu'on retrouva après sa mort cousu à l'intérieur de son pourpoint. Entre deux citations latines et des extraits de la Bible, ces mots  : Feu. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix."



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