Entre terre et ciel
Mademoiselle pivotait sur elle-même. Parfaitement
horizontale. Le dos tourné vers le sol, la tête rejetée en arrière, elle
avait cessé de vouloir contracter les muscles de sa nuque ou de
rabattre son menton vers sa poitrine. Elle se laissait aller à une
ivresse étrange qui lui rappelait son enfance quand elle s'amusait à
tourbillonner sur elle-même, soulevant sa robe d'été, puis s'effondrant
sur le sol et voyant celui-ci prendre la place du ciel. Soixante degrés
vers la gauche. Approximativement. Puis soixante degrés vers la droite
pour revenir en place. A gauche, à nouveau, le mouvement avait quelque
chose d'hypnotique. Son esprit commençait à vagabonder.Elle essayait de se remémorer la pièce, telle qu'elle avait pu l'entrevoir avant qu'on lui bande les yeux. Il y avait une porte au fond de la pièce par laquelle elle était entrée, tenue en laisse par Hadrien, des murs de pierre nue avec des fenêtres élevées et étroites, terminées en ogive. Des torches étaient fixées au mur par des anneaux de fer. Elle n'avait pas pu s'empêcher de sourire, les images de la Belle et la Bête lui étaient revenues en mémoire.
Le quatrième côté était semi-circulaire, Nous sommes dans une chapelle avait-elle pensé, et ces cordes pendent à la croisée du transept, juste là où devrait se trouver l'autel.
Sur
un geste d'Hadrien elle défit l'agrafe qui retenait sa cape. Le tissu
glissa à ses pieds. A part le collier auquel était passé la laisse, elle
portait un harnais de cuir noir et des cuissardes assorties. Et bien
sûr les fameux escarpins qui plaisaient tant à son maître.Des effluves d'encens, mêlés de musc et de benjoin, "ayant l'expansion des choses infinies" pensa-t-elle quand elle les reconnut montaient de différents brûle-parfums. Ils avaient le don de la détendre et pour un temps elle oublia les cordes qui lui entouraient le pubis et pour tout dire la tiraillaient.
Elle mit un peu de temps à reconnaître la musique qui semblait sourdre des murs. Un étrange chœur de voix d'anges (des enfants ? des castrats ? quelques-uns de ces très rares haut-contres que les opéras se disputaient ?) qui donnaient étonnamment une impression de tristesse et de soleil couchant. Elle reconnut enfin le Miserere d'Allegri et se dit que décidément Hadrien commençait à bien la connaître. Ce psaume clôturait au Vatican l'Office des Ténèbres du Jeudi Saint et à chaque fin de verset, un acolyte éteignait un cierge plongeant peu à peu la Basilique Saint-Pierre dans le noir. Mademoiselle se demandait s'il en irait de même ici et si elle jouirait dans l'obscurité totale, débarrassée de son bandeau mais plongée dans dans une nuit plus profonde encore.
Elle
entendit des pas se rapprocher, elle distingua nettement le bruit de
talons qui claquaient sur le sol entourant le son plus lourd de bottines
ou de richelieus. Une femme et deux hommes, peut-être trois. Ainsi,
elle ne serait pas simplement offerte mais également partagée, consommée
tel un mets de choix par cette assemblée de convives réunis par son
maître. Il y aurait un festin et elle en serait le mets de choix. Elle
pensa à ses histoires affreuses que ses parents lui racontaient à la
veillée de missionnaires dévorés par les cannibales, de religieuses
subissant les derniers outrages (on savait rester prude dans l'évocation
dans la famille). Son esprit s'emballa. D'autres images lui revinrent
en tête, ces foules innombrables de jeunes filles sacrifiées tout au
long de l'histoire, pour se concilier les vents, les dieux , les
présages, assurer de bonnes récoltes ou hâter la fin de l'hiver.
D'Andromède liée à son rocher aux jeunes filles qu'Athènes livrait
chaque année au Minotaure, elle ne serait que la dernière victime en
date de cette liste de sacrifiées. Hadrien voulait-il sa mort ? non mais
il voulait son plaisir avant tout et elle avait promis d'être ce qu'il
ordonnait qu'elle fût..Une première main la toucha sur le sein gauche. Mademoiselle gémit, la soirée pouvait commencer
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