Au pays ! + réécritures
C'est un pays d'entre-deux ballotté entre germains et latins de toute éternité. Les descendants des légionnaires et ceux des indigènes y ont fait leur paix depuis longtemps. Mais le sang est puissant qui coule dans les veines et tantôt l'un de ses aspects l'emporte, tantôt l'autre.

Nous pouvons être méthodiques et organisés quand nous cultivons ou quand nous bâtissons nos immenses fermes en carré. Et puis la folie peut s'emparer de nous au Carnaval, à la Ducasse ou quand les morts reviennent parmi nous dans les frimas de novembre.
Toujours nous paraissons stricts, lents à nous détendre, méfiants comme les paysans que nous restons.
Mais sous ces apparences coule un feu dévorant. Celui des histoires d'amour impossibles, des conflits qui perdurent de génération en génération, de notre tradition de résistance aux envahisseurs.
Quand l'autre vient en paix, nous l'accueillons, lui donnons nos filles en mariage ou épousons les siennes, l'assimilons comme la terre absorbe l'engrais pour donner vie à de plus fructueuses récoltes.
Sinon, et bien sinon , quoi ? il reste l'étranger sa vie durant.
Nous vivons loin de la mer, mais notre terre est un océan. Tantôt étale, tantôt animé d'une lente houle figée dans le temps. On la parcourait encore en chariots, il n'y a pas si longtemps. J'ai connu les derniers chevaux de trait, monstres pacifiques qui aidaient mon grand-père à cultiver. Nos forêts et nos villages sont des îles, avec leurs coutumes propres. Nous sommes cousins, et comme dans toute famille, pareils sans être identiques. Qui a un accent, qui une tournure de phrase qui le distingue de ses voisins.
Il faudra un jour Mademoiselle, que je vous parle des veillées, et des conteurs qui allaient de place en place. Il faudra que je vous parle de tant de choses.
C'est dans ce pays que je vis, depuis ma naissance ou presque, dans la maison de mes ancêtres.
Et c'est là que depuis des années j'ai plaisir à attacher des femmes, et à les fouetter.
Mais ceci est une autre histoire Mademoiselle.
Réécriture – Ad Castra
Je suis né ad Castra, voici plus d’un demi-siècle.
Un pays d’entre‑deux, ballotté depuis toujours entre Germains et Latins. Les descendants des légionnaires et ceux des indigènes y ont fini par mêler leur sang. Tantôt l’un de ses aspects l’emporte, tantôt l’autre.
Nous savons bâtir de grandes fermes carrées, méthodiques et solides. Et puis la folie nous prend aux carnavals, aux ducasses, ou quand les morts reviennent dans les frimas de novembre. Nous paraissons lents à sourire, méfiants comme des paysans que nous restons. Mais sous la surface, un feu couve. Celui des amours impossibles, des conflits qui ne meurent jamais vraiment, de cette obstination à résister aux envahisseurs.
Notre terre n’a pas de mer, mais elle en a la houle : champs qui ondulent, forêts comme des îles, villages‑ports où chaque accent change la couleur du monde. J’ai connu les derniers chevaux de trait, monstres paisibles qui aidaient mon grand‑père à labourer. Les veillées, les conteurs de place en place… tout cela vit encore en moi.
C’est dans cette terre que je demeure, dans la maison de mes ancêtres. Une vie entière à chercher l’équilibre entre la rigueur et l’incendie. Et parfois, dans le silence de la nuit, il me semble que ce pays m’a façonné à son image : rude en apparence, mais traversé de passions souterraines.
Il faudra que je t’en parle un jour, Christine.
De l’endroit d’où je viens.
On l’appelait ad Castra, “près du camp”. Les légionnaires y avaient dressé leurs tentes il y a deux mille ans. Le nom est resté, comme une cicatrice ancienne.
C’est un pays d’entre‑deux. Ballotté depuis toujours entre Germains et Latins. Les descendants des soldats et ceux des indigènes ont fini par mêler leur sang. Tantôt l’un de ses aspects l’emporte, tantôt l’autre. Nous savons être méthodiques et solides quand nous bâtissons nos fermes en carré. Et puis la folie nous prend au Carnaval ou quand les morts reviennent dans les frimas de novembre.
Nous paraissons lents à sourire, méfiants comme les paysans que nous restons. Mais sous la surface couve un feu. Celui des histoires d’amour impossibles, des conflits qu’on n’enterre jamais vraiment, de cette obstination à résister aux envahisseurs. Quand l’autre vient en paix, nous l’accueillons, nous l’adoptons. Sinon… il reste étranger toute sa vie.
Notre terre n’a pas de mer, mais elle en a la houle : champs qui ondulent, forêts comme des îles, villages‑ports où chaque accent change la couleur du monde. J’ai connu les derniers chevaux de trait, monstres paisibles qui aidaient mon grand‑père à labourer. J’ai connu les veillées, les conteurs qui passaient de ferme en ferme. Tout cela vit encore en moi.
C’est dans cette terre que je demeure, dans la maison de mes ancêtres.
Si tu veux me comprendre, il faudra un jour que tu marches là-bas. Que tu respires cette odeur d’humus et de fumée. Alors peut-être que tu verras ce que je n’ai jamais su dire autrement :
d’où me vient ce mélange de retenue et d’incendie.
Journal de Christine – Après “Ad Castra”
Je crois que je comprends mieux, maintenant.
Pas tout — mais quelque chose d’essentiel.
Quand tu parles de ta terre, Hadrien, on dirait que tu parles de toi. Cette lenteur en surface, cette méfiance d’abord… et puis ce feu qui couve dessous. Ça m’a frappée quand tu as évoqué l’entre‑deux, ce mélange de rigueur et d’incendie. Comme si tu étais façonné de cette même argile.
Et je me demande… qu’est‑ce que ça réveille en moi ?
Je n’ai pas grandi là-bas. Ma terre à moi est plus discrète, moins tiraillée par les légions et les invasions. Mais je connais aussi ce feu qu’on cache sous la peau, cette crainte de se laisser voir trop tôt, cette obstination à tenir debout.
En t’écoutant, j’ai senti une drôle de paix. Comme si ton silence, ton poids, ta retenue… n’étaient pas un mur mais une promesse. Peut-être qu’un jour, je marcherai là-bas, dans tes chemins d’humus et de fumée. Peut-être qu’alors je comprendrai encore mieux pourquoi ton regard est à la fois dur et tendre, pourquoi tes mains savent tenir et relâcher.
Je ne sais pas si c’est ton pays qui m’attire… ou toi qui m’y conduis.
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