Alauda
Fait en ce troisième jour des Ides de Novembre, l'an 701 de la fondation de la Ville, dans la Colonie de Nabo Martius, entourée par les troupes du Sénon Lucter.
Il se réveilla seul, ce matin-là. Le lit était non seulement vide mais froid.
Le petit page avait donc disparu. Il jeta un œil autour de lui. Et il avait emmené sa sœur et toutes leurs affaires. C'étaient les enfants d'un roitelet voisin qui les lui avait remis comme gage de sa loyauté. A charge pour l'homme de leur apprendre la vie. Sous tous ses aspects. Il passait ses nuits avec l'un ou l'autre, parfois avec les deux quand l'envie le prenait. Curieusement la fille était la plus rétive à ces jeux nocturnes. Son frère s'y pliait docilement.
Ils étaient donc partis, cette nuit. En se dissimulant pour éviter les gardes. Il faut dire que partager le lit d'un vaincu n'est pas facile à expliquer à ceux du camp d'en face. Autant tenter sa chance seul. A leur âge l'homme en aurait sans doute fait autant. Il fit sa toilette machinalement, s'habilla puis sortit.
Ce qui le marqua tout d'abord ce fut le silence. Il régnait d'habitude un tel brouhaha dans le camp à cette heure. Entre les soldats groupés devant leur bivouac de section qui partageaient leur brouet et les palefreniers qui soignaient les chevaux, les matins n'avaient jamais été aussi calmes. Peut-être était-ce dû à la fin des combats ? Les hommes étaient fatigués, soulagés aussi d'avoir survécu à ces semaines de tension perpétuelle et pas encore trop inquiets pour leur avenir. Toute occasion était bonne pour essayer de reprendre des forces.
Un frisson lui parcourut l'échine. Ce n'était pas la peur .Il était au-delà de ce sentiment depuis la veille, quand il avait reçu les émissaires de l'ennemi qui lui dictaient - à lui - les conditions de reddition. Ses ambitions étaient mortes, peu importe le temps qu'il leur survivrait. Jamais, il ne serait roi. Et ne parlons pas de ce rêve fou de devenir Dieu. Il aurait été l'espoir de sa famille, puis de son parti, enfin d'une grande partie de la nation. Et tout cela se terminait ici, un matin d'automne. Pas même un fils né de son sang pour lui succéder. Juste un petit-neveu au pays, intelligent, brillant même mais tellement souffreteux qu'il ne l'imaginait pas à la tête d'une armée.
Les frissons le reprirent. Il les mit sur le compte de la fatigue accumulée, des nuits de veille passées à élaborer des plans, des journées perdues à les voir échouer, du souvenir des amis perdus au combat aussi.
Et puis ce vent coulis. L'automne était en avance sur le Mont Auxois, les premières feuilles commençaient à jaunir. La saison sombre n'était plus si loin. Les porchers conduiraient leurs bêtes à la glandée. Les oies sauvages prendraient la route du Sud. Et tout continuerait, sans lui.
Il s'enveloppa dans son manteau. Celui qui marquait son rang de général en chef et le distinguait du reste de la troupe. Il prenait place, bien reconnaissable dans la mêlée. Les cavaliers le suivaient et le reste de l'armée emboîtait le pas. Bien entendu, il devenait aussi la cible des archers ennemis. Mais ce sont les risques du métier. Et jusqu'à aujourd'hui, il les avait toujours assumés.
D'un rouge éclatant en quittant la Ville, le fameux manteau avait terni avec le temps. A présent sa couleur oscillait entre le pourpre sale et l'ecchymose de trois jours. Comment aurait dit cette courtisane si distinguée qu'il avait croisée à Marseille l'hiver passé ? Myrex ? non ! Améthyste ? pas tout à fait ! Zinzolin , oui c'est cela zinzolin. Il savoura le mot, le fit rouler sur sa langue comme une friandise. Si les Dieux lui en donnaient le temps, il se mettrait à la poésie, ce mot y aurait sa place. Peut-être se souviendrait-on de lui pour ses vers ? ce serait un joli pied de nez au destin.
Une alouette monta au ciel en chantant. L'homme sourit. Un si petit oiseau c'était pour lui le symbole de ce pays qu'il avait aimé à sa façon et qui désormais, comme une femme, se refusait à lui pour toujours.
Un vétéran s'approcha de lui. Il le reconnut, une tête de mule, aux traits burinés par les années de campagne, le torse bardé de décoration, dont une couronne murale. Il avait donc été le premier à franchir un rempart ennemi. Les pensées de l'homme s'envolèrent. Six années de guerre et un nombre incalculable de sièges, de villes , de forts qu'il avait fallu encercler, affamer puis, si les habitants s'entêtaient dans leur résistance, prendre d'assaut. Si la ville se rendait, elle était rançonnée, on y laissait un officier, quelques hommes et on se quittait en plus ou moins bons termes. Si elle s'obstinait, cela finissait par des échelles et des machines de guerre, un massacre et un pillage en règle. Il estimait qu'un général ne devait pas participer à la curée. Par contre il laissait totale liberté aux soldats et à leurs officiers. Discipliner son armée était un travail quotidien, mais l'attacher à sa personne était plus compliqué. Cela passait par l'octroi de récompenses, comme le vol des vaincus et le viol de leurs femmes. A la nuit tombée, il faisait sonner les cors de bronze et le calme revenait. Les soldats pris à continuer leurs exactions étaient exécutés sur le front des troupes, séance tenante. Sévère, généreux, juste, capable de maintenir l'ordre au milieu du chaos, c'était à la fois sa façon de gérer l'armée et son programme politique.
Les jours de pillage, il se réservait une fille, qu'on menait sous sa tente pour son usage propre. Elle lui servait d'exutoire pour évacuer ses tensions : celle du siège, mais aussi le contrôle perpétuel qu'il s'imposait dans chacun de ses actes. Son image importait plus que les faits. Alors il se défoulait sur ses captives. Quand il avait donné l'ordre d'exterminer cette tribu dans le Nord et que l'armée était enfin venue à bout de la dernière citadelle, il était tellement enragé par le temps perdu qu'il avait fouetté sa prisonnière jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il tombe, frappé d'une crise du haut-mal, cette manière brutale qu'on les Dieux de vous jeter à terre, en dehors de toute conscience et de vous rappeler que vous n'êtes pas encore des leurs. Au matin, son ordonnance l'avait trouvé étendu par terre, la bave aux lèvres, les poings crispés sur le manche du fouet. La fille était morte, suspendue à un mat de la tente. Sinon, habituellement, il les gardait deux ou trois nuits, le temps de reprendre le contrôle de lui-même. Puis les offrait à un de ses lieutenants ou les vendait directement à un des marchands qui accompagnaient l'armée. Une seule était entrée dans son jeu, une orientale venue d'une colonie grecque et égarée dans ce pays de brumes. Mystique ? Demi-folle ? elle se voyait en offrande sacrificielle destinée à racheter les fautes de l'univers entier. Il s'était tout permis avec elle et elle avait tout accepté, les humiliations, les coups, les fers. Puis un jour, elle lui avait annoncé être enceinte, avant de se jeter sur son poignard "je ne porterai pas l'enfant d'un monstre". Ce jour-là, il s'était laissé aller à boire. Beaucoup. Trop.
Le vétéran avait sa gueule de tangon. Il présenta à l'homme la bride d' un superbe alezan . Un geste de remerciement, et en selle. Comme à chaque voyage, et celui-ci serait peut-être le dernier, le plus pénible fut de faire le premier pas. Le cheval sentit la pression sur les flancs, s'ébroua puis commença à se diriger vers la sortie du camp. Tous les yeux étaient braqués vers lui, comme à l'accoutumée mais il ne ressentait pas le plaisir familier d'être le centre de l'attention . Faire bonne figure Redresser la tête. Les épaules en arrière, le corps amaigri sanglé dans son armure de parade, il lui semblait indispensable de paraître grand, surtout en cette occasion. Qu'au moins tous ceux qui l'avaient suivi gardent une dernière bonne image de lui. Un soldat avait interrompu sa toilette et le saluait son rasoir à la main. Celui-là, se dit-il, prenait soin de lui. Il savait rester digne même dans l'adversité. L'homme détacha une médaille de sa cuirasse et la jeta à l'inconnu dont les yeux étincelèrent. Ce serait son dernier geste de général.
Il avait quitté le camp et traversait les chausse-trappes en maintenant son cheval au pas. Inutile qu'il se blesse dans un terrain aussi dévasté et que tout se termine dans le ridicule d'une chute.
L'odeur ne le gêna pas au début mais bientôt elle recouvrit tout. Odeur de sang séché, de chair en putréfaction, remugles de merde et d'urine mêlés à ceux, subtils mais bien présents de la peur. La senteur habituelle des champs de bataille. Il aurait fallu donner l'ordre de brûler les cadavres, de rendre hommage, de sacrifier...Il chassa cette pensée, un autre s'en occuperait désormais. Une motte de terre frôla son visage, puis une autre. Il reconnut à leur tartans les derniers survivants des habitants du lieu. Bouches inutiles au combat, ils avaient été rejetés par un camp sans être acceptés par l'autre. La plupart étaient morts de faim entre les lignes ou avaient été des victimes collatérales des combats. Quoi de plus normal que les derniers d'entre eux le haïssent. Il avait toujours pris ses décisions stratégiques, en sacrifiant ce qui devait l'être. Dépourvu de pitié ? Oui sans doute ! En avait-il des remords ? Non, la guerre est une maîtresse exigeante qui ne se satisfait pas de demi-mesures. "Quand on coupe du bois, les copeaux volent" lui avait dit un jour un mercenaire venu des forêts de Scythie. Il avait déboisé des forêts entières et fait voler des tombeaux de copeaux.
Il pressa l'allure de son cheval. Le chemin montait en pente douce vers le plateau. Comment imaginer qu'à peine quelques semaines plus tôt, il y avait combattu et presque obtenu la victoire. Il aurait suffi d'un peu de chance mais ce jour-là les Dieux regardaient ailleurs. L'alouette chantait encore.
Quelques pas encore et, après un coude, il vit qu'il était attendu. D'abord il ne vit que deux rangées d'hommes de part et d'autre du sentier. Ils tenaient leur bouclier devant eux et formaient comme une immense carapace mouvante le bloquant sur sa gauche et sa droite. Les soldats avaient l'air aussi éreintés que ceux à qui il avait fait ses adieux. Mais leurs regards étaient davantage assurés. La victoire se lisait dans leurs mâchoires crispées et leurs regards droits. Il remarqua quelques femmes parmi eux. Il tenta de capter leur regard mais elles gardaient le visage fermé. Lui qui était si sûr de son charme et de ses talents de séducteur se dit que, décidément, cette page-là était tournée, elle aussi...
Il déboucha sur une place. En face de lui se trouvait une estrade au milieu de laquelle était dressé un trône. Son ami y avait pris place. Enfin, son ex-ami celui qui avait partagé ses combats et ses projets avant que la politique ne les sépare et que la guerre ne les oppose. Ils avaient sympathisé rapidement, malgré la différence d'âge. Il jouait le mentor de ce jeune diamant indigène qui ne demandait qu'à être taillé. Le jeu les passionnait tous deux. Il avait enseigné au jeune homme les subtilités du "jeu des voleurs"..comment manœuvrer une armée pour bousculer les troupes adverses. L'autre lui avait appris "la sagesse du bois" : un roi protégé par sa garde devait éviter l'encerclement d'un adversaire supérieur en nombre et trouver son salut dans la fuite. Au début de la guerre, il avait cru avoir réussi. Son adversaire était encerclé sur un plateau rocheux. Ses troupes à lui resserraient peu à peu leur étreinte, comme un serpent refermant ses anneaux sur une proie. Il avait juste oublié la taille du plateau de jeu. Une seconde armée avait surgi sur ses arrières, rameutée de tous les coins du pays. Un serpent gigantesque qui l'avait encerclé à son tour.Il avait résisté bien entendu. Le reste était péripétie, puis histoire.
Il remarqua que son ami était toujours aussi soigné. Son armure étincelait au soleil levant et il avait pris soin d'huiler ses cheveux. Il était entouré de sa garde personnelle, de vieux briscards couturés de cicatrices et quelques jeunes ambitieux aux dents si longues qu'il devrait bientôt se méfier d'eux. Des prêtres étaient présents aussi, ainsi qu'un poète qui devait assister à la scène pour pouvoir la chanter plus tard lors des banquets.
L'alouette avait fini de chanter. L'heure de vérité était donc venue. L'homme mit pied à terre. Il donna une claque sur la fesse de son alezan et le regarda faire demi-tour pour regagner lentement le camp.
"Si seulement, je pouvais, .." pensa-t-il. Puis il haussa les épaules, défit les lanières qui retenaient sa cuirasse et ôta son glaive de son fourreau.
Alors, dans un silence lourd comme une chape de plomb, sous le regard des hommes ébahis et des Dieux goguenards, César jeta ses armes aux pieds de Vercingétorix.
Je confie ce manuscrit au Dieu Thoth des Egyptiens, à Apollon des Grecs, à Aplu des Toscans, car les Druides des Gaules ne se fient pas à l'écrit. J'ai ôté mes habits de soldat et ai revêtu les atours des marchands. Je prendrai la poterne sous la tour d'angle et filerai vers l'Hispanie où nos légions résistent encore. Le temps n'est plus de ma célébrité et de mon renom. Les années qu'il me reste, je les passerai en catimini.
Il se réveilla seul, ce matin-là. Le lit était non seulement vide mais froid.
Le petit page avait donc disparu. Il jeta un œil autour de lui. Et il avait emmené sa sœur et toutes leurs affaires. C'étaient les enfants d'un roitelet voisin qui les lui avait remis comme gage de sa loyauté. A charge pour l'homme de leur apprendre la vie. Sous tous ses aspects. Il passait ses nuits avec l'un ou l'autre, parfois avec les deux quand l'envie le prenait. Curieusement la fille était la plus rétive à ces jeux nocturnes. Son frère s'y pliait docilement.
Ils étaient donc partis, cette nuit. En se dissimulant pour éviter les gardes. Il faut dire que partager le lit d'un vaincu n'est pas facile à expliquer à ceux du camp d'en face. Autant tenter sa chance seul. A leur âge l'homme en aurait sans doute fait autant. Il fit sa toilette machinalement, s'habilla puis sortit.
Ce qui le marqua tout d'abord ce fut le silence. Il régnait d'habitude un tel brouhaha dans le camp à cette heure. Entre les soldats groupés devant leur bivouac de section qui partageaient leur brouet et les palefreniers qui soignaient les chevaux, les matins n'avaient jamais été aussi calmes. Peut-être était-ce dû à la fin des combats ? Les hommes étaient fatigués, soulagés aussi d'avoir survécu à ces semaines de tension perpétuelle et pas encore trop inquiets pour leur avenir. Toute occasion était bonne pour essayer de reprendre des forces.
Un frisson lui parcourut l'échine. Ce n'était pas la peur .Il était au-delà de ce sentiment depuis la veille, quand il avait reçu les émissaires de l'ennemi qui lui dictaient - à lui - les conditions de reddition. Ses ambitions étaient mortes, peu importe le temps qu'il leur survivrait. Jamais, il ne serait roi. Et ne parlons pas de ce rêve fou de devenir Dieu. Il aurait été l'espoir de sa famille, puis de son parti, enfin d'une grande partie de la nation. Et tout cela se terminait ici, un matin d'automne. Pas même un fils né de son sang pour lui succéder. Juste un petit-neveu au pays, intelligent, brillant même mais tellement souffreteux qu'il ne l'imaginait pas à la tête d'une armée.
Les frissons le reprirent. Il les mit sur le compte de la fatigue accumulée, des nuits de veille passées à élaborer des plans, des journées perdues à les voir échouer, du souvenir des amis perdus au combat aussi.
Et puis ce vent coulis. L'automne était en avance sur le Mont Auxois, les premières feuilles commençaient à jaunir. La saison sombre n'était plus si loin. Les porchers conduiraient leurs bêtes à la glandée. Les oies sauvages prendraient la route du Sud. Et tout continuerait, sans lui.
Il s'enveloppa dans son manteau. Celui qui marquait son rang de général en chef et le distinguait du reste de la troupe. Il prenait place, bien reconnaissable dans la mêlée. Les cavaliers le suivaient et le reste de l'armée emboîtait le pas. Bien entendu, il devenait aussi la cible des archers ennemis. Mais ce sont les risques du métier. Et jusqu'à aujourd'hui, il les avait toujours assumés.
D'un rouge éclatant en quittant la Ville, le fameux manteau avait terni avec le temps. A présent sa couleur oscillait entre le pourpre sale et l'ecchymose de trois jours. Comment aurait dit cette courtisane si distinguée qu'il avait croisée à Marseille l'hiver passé ? Myrex ? non ! Améthyste ? pas tout à fait ! Zinzolin , oui c'est cela zinzolin. Il savoura le mot, le fit rouler sur sa langue comme une friandise. Si les Dieux lui en donnaient le temps, il se mettrait à la poésie, ce mot y aurait sa place. Peut-être se souviendrait-on de lui pour ses vers ? ce serait un joli pied de nez au destin.
Une alouette monta au ciel en chantant. L'homme sourit. Un si petit oiseau c'était pour lui le symbole de ce pays qu'il avait aimé à sa façon et qui désormais, comme une femme, se refusait à lui pour toujours.
Un vétéran s'approcha de lui. Il le reconnut, une tête de mule, aux traits burinés par les années de campagne, le torse bardé de décoration, dont une couronne murale. Il avait donc été le premier à franchir un rempart ennemi. Les pensées de l'homme s'envolèrent. Six années de guerre et un nombre incalculable de sièges, de villes , de forts qu'il avait fallu encercler, affamer puis, si les habitants s'entêtaient dans leur résistance, prendre d'assaut. Si la ville se rendait, elle était rançonnée, on y laissait un officier, quelques hommes et on se quittait en plus ou moins bons termes. Si elle s'obstinait, cela finissait par des échelles et des machines de guerre, un massacre et un pillage en règle. Il estimait qu'un général ne devait pas participer à la curée. Par contre il laissait totale liberté aux soldats et à leurs officiers. Discipliner son armée était un travail quotidien, mais l'attacher à sa personne était plus compliqué. Cela passait par l'octroi de récompenses, comme le vol des vaincus et le viol de leurs femmes. A la nuit tombée, il faisait sonner les cors de bronze et le calme revenait. Les soldats pris à continuer leurs exactions étaient exécutés sur le front des troupes, séance tenante. Sévère, généreux, juste, capable de maintenir l'ordre au milieu du chaos, c'était à la fois sa façon de gérer l'armée et son programme politique.
Les jours de pillage, il se réservait une fille, qu'on menait sous sa tente pour son usage propre. Elle lui servait d'exutoire pour évacuer ses tensions : celle du siège, mais aussi le contrôle perpétuel qu'il s'imposait dans chacun de ses actes. Son image importait plus que les faits. Alors il se défoulait sur ses captives. Quand il avait donné l'ordre d'exterminer cette tribu dans le Nord et que l'armée était enfin venue à bout de la dernière citadelle, il était tellement enragé par le temps perdu qu'il avait fouetté sa prisonnière jusqu'au bout. Jusqu'à ce qu'il tombe, frappé d'une crise du haut-mal, cette manière brutale qu'on les Dieux de vous jeter à terre, en dehors de toute conscience et de vous rappeler que vous n'êtes pas encore des leurs. Au matin, son ordonnance l'avait trouvé étendu par terre, la bave aux lèvres, les poings crispés sur le manche du fouet. La fille était morte, suspendue à un mat de la tente. Sinon, habituellement, il les gardait deux ou trois nuits, le temps de reprendre le contrôle de lui-même. Puis les offrait à un de ses lieutenants ou les vendait directement à un des marchands qui accompagnaient l'armée. Une seule était entrée dans son jeu, une orientale venue d'une colonie grecque et égarée dans ce pays de brumes. Mystique ? Demi-folle ? elle se voyait en offrande sacrificielle destinée à racheter les fautes de l'univers entier. Il s'était tout permis avec elle et elle avait tout accepté, les humiliations, les coups, les fers. Puis un jour, elle lui avait annoncé être enceinte, avant de se jeter sur son poignard "je ne porterai pas l'enfant d'un monstre". Ce jour-là, il s'était laissé aller à boire. Beaucoup. Trop.
Le vétéran avait sa gueule de tangon. Il présenta à l'homme la bride d' un superbe alezan . Un geste de remerciement, et en selle. Comme à chaque voyage, et celui-ci serait peut-être le dernier, le plus pénible fut de faire le premier pas. Le cheval sentit la pression sur les flancs, s'ébroua puis commença à se diriger vers la sortie du camp. Tous les yeux étaient braqués vers lui, comme à l'accoutumée mais il ne ressentait pas le plaisir familier d'être le centre de l'attention . Faire bonne figure Redresser la tête. Les épaules en arrière, le corps amaigri sanglé dans son armure de parade, il lui semblait indispensable de paraître grand, surtout en cette occasion. Qu'au moins tous ceux qui l'avaient suivi gardent une dernière bonne image de lui. Un soldat avait interrompu sa toilette et le saluait son rasoir à la main. Celui-là, se dit-il, prenait soin de lui. Il savait rester digne même dans l'adversité. L'homme détacha une médaille de sa cuirasse et la jeta à l'inconnu dont les yeux étincelèrent. Ce serait son dernier geste de général.
Il avait quitté le camp et traversait les chausse-trappes en maintenant son cheval au pas. Inutile qu'il se blesse dans un terrain aussi dévasté et que tout se termine dans le ridicule d'une chute.
L'odeur ne le gêna pas au début mais bientôt elle recouvrit tout. Odeur de sang séché, de chair en putréfaction, remugles de merde et d'urine mêlés à ceux, subtils mais bien présents de la peur. La senteur habituelle des champs de bataille. Il aurait fallu donner l'ordre de brûler les cadavres, de rendre hommage, de sacrifier...Il chassa cette pensée, un autre s'en occuperait désormais. Une motte de terre frôla son visage, puis une autre. Il reconnut à leur tartans les derniers survivants des habitants du lieu. Bouches inutiles au combat, ils avaient été rejetés par un camp sans être acceptés par l'autre. La plupart étaient morts de faim entre les lignes ou avaient été des victimes collatérales des combats. Quoi de plus normal que les derniers d'entre eux le haïssent. Il avait toujours pris ses décisions stratégiques, en sacrifiant ce qui devait l'être. Dépourvu de pitié ? Oui sans doute ! En avait-il des remords ? Non, la guerre est une maîtresse exigeante qui ne se satisfait pas de demi-mesures. "Quand on coupe du bois, les copeaux volent" lui avait dit un jour un mercenaire venu des forêts de Scythie. Il avait déboisé des forêts entières et fait voler des tombeaux de copeaux.
Il pressa l'allure de son cheval. Le chemin montait en pente douce vers le plateau. Comment imaginer qu'à peine quelques semaines plus tôt, il y avait combattu et presque obtenu la victoire. Il aurait suffi d'un peu de chance mais ce jour-là les Dieux regardaient ailleurs. L'alouette chantait encore.
Quelques pas encore et, après un coude, il vit qu'il était attendu. D'abord il ne vit que deux rangées d'hommes de part et d'autre du sentier. Ils tenaient leur bouclier devant eux et formaient comme une immense carapace mouvante le bloquant sur sa gauche et sa droite. Les soldats avaient l'air aussi éreintés que ceux à qui il avait fait ses adieux. Mais leurs regards étaient davantage assurés. La victoire se lisait dans leurs mâchoires crispées et leurs regards droits. Il remarqua quelques femmes parmi eux. Il tenta de capter leur regard mais elles gardaient le visage fermé. Lui qui était si sûr de son charme et de ses talents de séducteur se dit que, décidément, cette page-là était tournée, elle aussi...
Il déboucha sur une place. En face de lui se trouvait une estrade au milieu de laquelle était dressé un trône. Son ami y avait pris place. Enfin, son ex-ami celui qui avait partagé ses combats et ses projets avant que la politique ne les sépare et que la guerre ne les oppose. Ils avaient sympathisé rapidement, malgré la différence d'âge. Il jouait le mentor de ce jeune diamant indigène qui ne demandait qu'à être taillé. Le jeu les passionnait tous deux. Il avait enseigné au jeune homme les subtilités du "jeu des voleurs"..comment manœuvrer une armée pour bousculer les troupes adverses. L'autre lui avait appris "la sagesse du bois" : un roi protégé par sa garde devait éviter l'encerclement d'un adversaire supérieur en nombre et trouver son salut dans la fuite. Au début de la guerre, il avait cru avoir réussi. Son adversaire était encerclé sur un plateau rocheux. Ses troupes à lui resserraient peu à peu leur étreinte, comme un serpent refermant ses anneaux sur une proie. Il avait juste oublié la taille du plateau de jeu. Une seconde armée avait surgi sur ses arrières, rameutée de tous les coins du pays. Un serpent gigantesque qui l'avait encerclé à son tour.Il avait résisté bien entendu. Le reste était péripétie, puis histoire.
Il remarqua que son ami était toujours aussi soigné. Son armure étincelait au soleil levant et il avait pris soin d'huiler ses cheveux. Il était entouré de sa garde personnelle, de vieux briscards couturés de cicatrices et quelques jeunes ambitieux aux dents si longues qu'il devrait bientôt se méfier d'eux. Des prêtres étaient présents aussi, ainsi qu'un poète qui devait assister à la scène pour pouvoir la chanter plus tard lors des banquets.
L'alouette avait fini de chanter. L'heure de vérité était donc venue. L'homme mit pied à terre. Il donna une claque sur la fesse de son alezan et le regarda faire demi-tour pour regagner lentement le camp.
"Si seulement, je pouvais, .." pensa-t-il. Puis il haussa les épaules, défit les lanières qui retenaient sa cuirasse et ôta son glaive de son fourreau.
Alors, dans un silence lourd comme une chape de plomb, sous le regard des hommes ébahis et des Dieux goguenards, César jeta ses armes aux pieds de Vercingétorix.
Je confie ce manuscrit au Dieu Thoth des Egyptiens, à Apollon des Grecs, à Aplu des Toscans, car les Druides des Gaules ne se fient pas à l'écrit. J'ai ôté mes habits de soldat et ai revêtu les atours des marchands. Je prendrai la poterne sous la tour d'angle et filerai vers l'Hispanie où nos légions résistent encore. Le temps n'est plus de ma célébrité et de mon renom. Les années qu'il me reste, je les passerai en catimini.
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