Témoignage



Générique de début d'émission : un plateau de télévision vide à l'exception d'un fauteuil rouge, dossier tourné à la caméra. On devine une silhouette d'homme, cheveux courts coupés en brosse,  ses bras musclés sont posés sur les accoudoirs.

Voix Off : Nous recevons aujourd'hui, pour ce numéro exceptionnel d'Envoyé très spécial un invité particulier. Vous comprendrez en l'écoutant  qu'il ne serait pas prudent pour lui de témoigner à visage découvert. Mais nous avons enquêté et tout nous conduit à affirmer que ce qu'il dit est correct. C'est du lourd. Mais laissons la parole à notre témoin. Comment doit-on vous appeler Monsieur? Pour qui travaillez-vous ?

Témoin :  vous pouvez m'appeler Boris, c'est mon nom de travail chez USP.
V: Usp ?
T : oui, United Slave Postage, nous copions les uniformes et les véhicules d'UPS, la firme de livraison. Les logos se ressemblent, les gens n'y voient que du feu. Mais nous sommes spécialisés dans un seul type de marchandise.
V: C'est-à-dire ?
T : Des esclaves, des esclaves sexuels pour être précis, hommes ou femmes, jamais de mineurs trop dangereux.
V : Mais c'est impossible en France. Cela n'existe pas.
T : *Rire* C'est le grand-père du patron actuel qui fondé la boîte à Orléans dans les années 1950. Il avait piégé des cabines d'essayage dans les magasins de prêt-à-porter, une innovation à l'époque. Une trappe s'ouvrait. On chloroformait la fille. Et en route pour Tanger.
V: Mais alors..
T : Oui, on en a parlé à l'époque mais l'affaire a été étouffée. Pourtant c'était une aventure. Il fallait conduire les colis à Marseille. Et puis les embarquer à fond de cale. On graissait la patte aux douaniers. Ce sont les anciens qui m'ont raconté tout cela. Je n'ai pas connu.
V : Et personne ne s'est jamais rendu compte de rien ?
T : Mais si, nous sommes comme les franc-maçons, une société discrète, pas secrète. Les gens ont toujours su. A l'époque , le siège social était près de Paris, à Roissy, à proximité d'un château d'eau.
V : Oui ?
T : Roissy, château, Eau ou O , ça ne vous évoque rien ?
V : Mais alors ? Pauline Réage ?
T :  Elle savait, comme bien d'autres . Nous sommes discrets, comme d'autres honorables *rires*  sociétés. Mais nous ne faisons que du business, pas de politique.
V : Et votre rôle ?
T : Double : je fais le picking et le delivery.
V : Le picking ?
T : Oui, je prends l'article, j'enlève, je kidnappe si vous préférez. Et je fournis au client. C'est amusant, chez nous "délivrer un esclave", ce n'est pas le libérer mais l'emprisonner. *rires*
V : Et en pratique, ça se passe comment ?
T : Chaque cas est différent. Et puis, je ne suis qu'un maillon de la chaîne *rires*
V : Racontez-nous, juste un exemple.
T : Bon. Tout commence par une demande. Nous n'avons pas de catalogue. Donc on travaille à l'ancienne suivant les désidératas du client. On établit un portrait robot. Et on part en chasse ;
V: Comment ? vous avez des détectives privés ? Avec des imperméables mastic  et des chapeaux de feutre ?
T : non, *rires*, non. Ça c'était avant. Maintenant, c'est le travail de Madame Yolande et de son équipe de geeks. Ils traquent sur Facebook. Les gens sont si peu prudents. En fouinant un peu vous savez tout ce qu'il faut savoir. S'ils sont célibataires, ce qu'ils aiment, où, ils vont en vacance. Et en deux coups de cuillère à pot, Madame Yolande prend le contrôle de la page.
V : Comment ?
T : Elle craque le mot de passe. Comme si vous laissez la clé de la maison sous le pot de géranium en vous absentant.
V : Revenons à notre exemple
T : Il y a un cas dont je me souviens parce que j'ai voulu faire le malin et que ça a failli mal tourner.
V : Les téléspectateurs sont tout ouïes.
T :  C'était en 2016, juste après le 14 juillet. On avait une commande à enlever du côté de Nice. Je faisais équipe avec Olga. C'est toujours plus facile pour l'approche. Les filles se méfient moins d'une autre femme. On se rend à l'adresse indiquée. Je gare la camionnette devant l'appartement. Chance, la fille occupe le rez-de-chaussée. Olga et moi, on descend du véhicule. Elle porte une boîte de chocolats belges, moi un bouquet de fleurs. A ce moment , un type sort de l'immeuble. Il nous lance un de ces regards. Sans doute qu'il avait des vues sur la fille et qu'il s'est dit qu'il avait un rival.
V : Et alors ?
T : On sonne, Elle vient ouvrir. Joli brin de fille, cette Hélène. Un peu girl next door comme disent les amerloques. Yeux verts, cheveux noirs mi-longs, petite poitrine...bref dans d'autres circonstances
V : Parce parfois vous testez la marchandise ?
T : Jamais, je suis un pro, les clients n'apprécieraient pas.
V  : Revenons à ..
T : Oui, je sais. Bon, la fille ne se méfie pas, elle regarde les fleurs, prend les chocolats, ouvre l'enveloppe avec la carte. Pendant ce temps, je la contourne, je sors mon spray..et hop au pays des songes. C'est à ce moment qu'on a besoin de professionnels. Moi je cherche et je neutralise son portable : plus de cartes, plus de batterie. Olga rassemble des vêtements, une trousse de toilette, des bijoux. J'envoie un texto à la centrale. Et Madame Yolande déclenche l'opération. Via le Facebook de la fille, elle annonce que celle-ci prolonge ses vacances, qu'elle a rencontré un mec et qu'elle le suit à l'étranger.  Puis, on l'emballe vite fait dans un grand sac et on la transporte à l'arrière du break.  3 minutes 30 montre en mains et Hélène a quitté le monde.
V : Mais ensuite
T : Nous gagnons un parking souterrain. Et là on arrache les autocollants. Et on les remplace par d'autres. On fait une piqûre de propofol qui envoie la fille au pays des rêves. On la menotte et on la place dans une grande caisse. Extérieurement, nous faisons un corbillard très convenable.  Et nos uniformes donnent le change. Qui diable irait fouiller un corbillard ?
V : Et ? qu'est-ce qui a mal tourné ?
T : Vous vous souvenez de la date ? le camion fou à la Promenade des Anglais.  Toute la ville est quadrillée par la police . Sans compter les militaires de Sentinelle. Bref pas moyen de quitter les lieux. Et il faut faire vite avant que ma défunte se réveille. Donc, je m'énerve, je perds les nerfs. Nous faisons la file avant un barrage policier. J'aperçois une route à droite, je la prends..les flics me poursuivent.
V : Vous avez...
T : Neutralisé un policier, oui..Et vu le contexte particulier, tout cela est passé au bleu. Ils avaient autre chose à se mettre sous la dent.
Bref nous voilà partis sur les routes de Provence par une belle nuit de juillet. L'air qui embaume, les étoiles qui brillent et un paquet dûment menotté à l'arrière du véhicule.
V : Comment les choses se sont-elles terminées ?
T : Au petit matin, j'arrive chez le client. Madame Yolande m'informe qu'elle a reçu le payement. Je livre la marchandise. Et je m'en vais.
V : Et quand l'esclave se réveille ?
T : C'est l'affaire du client. A lui de la dresser.
V : Merci de ce témoignage, Boris.

Fondu au noir. Générique de fin.





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