Seconde naissance

Tout a commencé sur les bancs de l'Université, dans une ville qui n'en était pas encore une.

J'assistais à un exposé sur les origines de Rome donné par un des spécialistes de cette période reculée. C'était un cours austère où nous étudiions des inscriptions fragmentaires en langue archaïque , dressions des cartes de fond de cabane et nous extasions sur de la poterie noire à reflets métalliques.
Et pourtant ce jour-là, le professeur était guilleret. Il nous annonça l'élection dans les rangs de l'Académie française d'une femme. Et quelle femme. Marguerite Yourcenar, véritable objet écrivant non identifié, aussi révolutionnaire dans sa vie que classique dans sa prose, géante discrète mais non débonnaire et visionnaire à tous crins.
"L'avez-vous déjà lue ?" m'interpella-t-il, sans doute parce que j'étais un des rares étudiants mâles de l'assemblée. il me fallut décliner. Pourtant, à cette époque, comme beaucoup, je me targuais de littérature et de poésie. Un soupçon de barbe et une grande écharpe flottant au vent suffisait à vous faire passer pour Rimbaud ou Théophile Gautier réincarné. (Avec ma corpulence, plutôt Gautier). J'avais évidemment commis des vers, de grands niais d'alexandrins bien ronflants et quelques sonnets à peine plus légers. Et, ne doutant de rien, j'avais un chantier le roman du siècle. Une sorte de Guerre et Paix à l'antique promenant mes personnages de Syracuse à Alexandrie et de Carthage à l'Orient lointain.
Ce fameux soir, donc, je me précipitai vers la librairie du site et fis l'acquisition des "Mémoires d'Hadrien".
"Mon cher Marc, je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène qui vient de rentrer à la Villa après un assez long voyage en Asie. l'examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée...". Et je continuai à lire toute la nuit.
J'avais trouvé dans le personnage romancé de l'empereur l'idéal de l'homme que j'aurais voulu être : cultivé, sensible, capable du meilleur et du pire, mais surtout lucide sur lui-même et sur les autres. Et dans sa biographe apocryphe, je m'étais découvert un maître à écrire. Ce que j'avais voulu mettre dans mon roman était là. Déjà dit. Et bien mieux que je n'aurais pu le faire et le ferais jamais.

Alors, après une nuit de veille, j'ai quitté ma chambre d'étudiant avec mon manuscrit sous le bras. j'ai cherché un coin isolé, du côté de Fort Lapin (ce nom évoquera quelque chose à ceux de ma génération) et j'y ai mis le feu en laissant le vent disperser au loin les cendres de mes ambitions littéraires.

Mais j'ai conservé le pseudo de l'empereur philhellène, hommage appuyé de mon vice à sa vertu.

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