Epiphanie




"A deux doigts d'être nue sous le lin qui dansait"

Depuis combien de temps ce vers vous trottait-il en tête ? depuis combien de temps attendiez-vous dans cette chambre miteuse ? Vous aimiez Brel. Fille d'un couple d'enseignant, les chansons du grand Jacques avaient bercé votre enfance. Il était pour vous, pour votre père surtout, le parangon de la poésie française. Celui - et il vous l'avait répété mille fois- qui avait su réconcilier le vers et le chant. Si votre père avait pu imaginer....
Tout avait commencé quelques jours auparavant. En relevant votre courrier, vous avez remarqué une enveloppe hors-norme, carrée en fort papier chamois. Votre nom et votre adresse y figuraient écrits  à la plume. A l'emplacement réservé pour l'expéditeur, trônait Un H majuscule, gothique, entouré de rinceaux trônait seul  à l'emplacement réservé pour l'expéditeur. A l'intérieur un bristol, priait Mademoiselle Hélène de réserver à Hadrien quelques heures de son temps, en fin d'après-midi le vendredi de la semaine prochaine à la capitale. D'autres instructions (ce mot était souligné) lui parviendraient par texto.
Vous aviez souri. Le style de l'invitation contrastait avec celui des messages qu'Hadrien et vous échangiez sur le Net depuis quelques semaines. Il vous paraissait insaisissable, cultivant le paradoxe, aimant jouer de l'ombre, là où tant d'autres dominants aimaient se placer en pleine lumière, refusant tout échange autre qu'écrit . Et voici qu'aujourd'hui, il vous proposait enfin de sortir de l'écran. Caressant les pleins et les déliés de l'invitation vous vous êtes prise à imaginer une soirée au château, des robes à crinoline et des corsets serrés à vous couper le souffle, une soirée vénitienne peut-être avec laquais en perruque poudrée et vous en Colombine enchaînée.
Le lieu de rendez-vous doucha votre enthousiasme. Un hôtel quelconque, (un hôtel de passe ?)  près d'une gare. Le quartier n'était pas mal famé mais peu engageant. Il  faudrait le traverser à la nuit tombante, vous faire ombre parmi les ombres, peut-être éviter des importuns.
La ville s'endormait quand vous êtes sortie du train. Trouver l'hôtel fut une sinécure. Par contre, vous décider à entrer fut plus difficile. Vous êtes passée devant l'entrée en jetant un coup d’œil furtif à l'intérieur. Puis vous êtes repassée sur le trottoir d'en-face en hésitant encore. C'est au troisième passage qu'il vous est venu à l'idée que ces marches et contre marches, à la nuit tombante en jupe courte et talons vous ferait passer pour une gourgandine. Une brève respiration, vos doigts pour lisser votre jupe qui remonte et vous franchissez le seuil.
Derrière le comptoir, une femme sans âge plongée dans son magazine. Une enveloppe à votre nom et une clé sont posées sur le comptoir. Chambre 118. L'escalier qui a connu des jours meilleurs grince sous vos pas. Un ventilateur au plafonnier brasse l'air lentement. Ouvrir la porte, se glisser à l'intérieur, la refermer. Résister à l'idée de fermer à clé derrière vous. La chambre est vieillotte. De lourds rideaux lie-de-vin que vous vous empressez de fermer. Un abat-jour Liberty qui diffuse une lumière tamisée. Vous sursautez en voyant posés sur le lit une paire de menottes et un bandeau de soie noire. Vous ouvrez l'enveloppe. Lisez, relisez. Vous êtes encore, pour quelques instants, libre de partir. Vous ne le ferez pas. Vous appréhendiez cet instant et à présent vous y êtes. Vous pensiez qu'Hadrien vous aurait demandé de l'attendre nue. Il s'est contenté de vous priver de lingerie. ôter votre string, dégrafer votre soutien-gorge, les enfouir au fond de votre sac  à mains, tout cela ne prit qu'un instant. Puis vous avez enserré votre poignet gauche dans le fer des menottes, vous vous êtes tournée vers la porte (il avait insisté sur ce point), avez posé le bandeau sur vos yeux. Vous avez serré un mouchoir en papier dans votre main droite. Puis, un autre clic, et vous voilà prisonnière.
Attendre.
Attendre encore.
N'avoir d'abord que le bruit de votre souffle et votre poitrine qui soulève la soie grège de votre chemisier. Vous n'aviez pas remarqué les bruits feutrés de la rue. A présent ils semblaient si présents. Le pas cadencé de talons féminins sur le trottoir, les rires d'étudiants en goguette, un camion qui ralentit avant de prendre un virage. La clenche. Vous avez entendu la clenche bouger. La porte grince et votre souffle se fait court. Un homme est dans la pièce. Vous sentez le plancher hors d'âge vibrer quand il s'approche. Vous vous redressez, tendue comme un arc, partagée entre un peu de désir et pas mal d'appréhension. Qu'allait-il faire de vous? quelle dinde avez-vous été de vous plonger dans ce traquenard ! Il se rapproche et vous sentez son souffle sur votre joue. "Vous êtes ravissante, Mademoiselle, je n'en ai jamais douté".  Il a une voix chaude, un timbre bas, l'accent un peu traînant de la campagne. Mais surtout, il en émane du calme, de la force, de la puissance aussi.  Ce n'est plus une voix jeune mais celle d'un homme en pleine possession de ses moyens. Vous vous rassérénez. Un peu.
Il se rapproche un peu. Vous pouvez sentir son souffle sur votre visage et un parfum boisé vous enveloppe. Rassurant, chaud. Inspirant la confiance, comme le ferait d'un bon père de famille, mais alors pourquoi, pourquoi vous veut-il menottée et offerte ? Décidément, ce diable d'homme est bien compliqué.
Quand sa main se pose sur votre joue, vous sentez que les choses vont suivre un cours normal. Il vous prend des envies de chattemite. Vous vous laissez caresser. En redemandez. Quand son pouce se pose sur vos lèvres, vous  dardez spontanément la langue, le léchez, le laissez pénétrer en vous.
 Ses mains se sont posées sur vos seins. Grandes, fortes, sèches, elles enveloppent votre poitrine. Il est ferme, sans être brutal, et vous aimez la manière dont il prend possession de votre corps. Il défait les boutons du chemisier. Vous l'imaginez profiter du spectacle de vos mamelons tendus, implorant ses caresses. Il descend à présent sur vos hanches puis empaume vos fesses. Vous êtes arquée, la tête rejetée en arrière. Un cadeau pour un vampire qui n'aurait qu'à planter les dents dans votre gorge. Les images se bousculent dans votre tête. Ces innombrables processions de jeunes femmes enchaînées, offertes aux Dieux, sacrifiées au long de l'histoire aux caprices de leurs amants ou à la violence des hommes. Les mains d'Hadrien se resserrent sur votre cou, soudainement. Vous voulez leur échapper mais sa poigne est trop forte. Vous sentez le sang affluer à vos joues. "Vous m'appartenez, Mademoiselle" murmure-t-il avant de relâcher sa prise. Il vous faut du temps pour reprendre votre souffle.
Vous sentez quelque chose de froid et dur se poser sur vos seins découverts. Des ciseaux ?
un couteau ? Vous avez fermé les yeux instinctivement. Ne pas voir, surtout ne pas voir. Vos doigts sont blancs de se torturer ce pauvre mouchoir.
Deux lèvres se posent sur vôtres, chaudes et sèches. Vous êtes perdue, confuse.
Le couteau remonte jusqu'au bandeau, le tranche. Vous percevez un rai de lumière.
Vous ouvrez les yeux, enfin pour en découvrir d'autres, gris verts, plantés dans les vôtres. Ils disent le désir et la fierté.
Vous souriez enfin....
  


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